Le blues de l’explosif

Je suis pacifiste, moi.

Je ne pensais vraiment pas terminer mon existence comme cela…

J’avais imaginé pouvoir réaliser de grandes choses. Aider à l’extraction de minerais, ou même, pourquoi pas, de l’or… Le génie civil, c’était ça, mon rêve.

Et me voilà ici, dans cette salle de spectacle où, il y a quelques instants encore, les Eagles of Death Metal jouaient « Kiss the devil ». Le diable est entré sans frapper. Désormais, je ne vois que désolation autour de moi : la mort, la peur, le sang… Me voilà au cœur d’un carnage.

Je sens que si cela tourne mal, il va nous faire éclater, moi et mes voisins. Il se fera exploser, mais, lui, il ne fait pas partie du genre humain. Alors que les autres, là, juste à côté…

Comme cette si jeune fille, à ma gauche, qui serre la main de son si jeune copain. Elle aimerait l’embrasser ; elle a tant besoin de ses lèvres en cet instant mais elle n’ose pas, le canon la kalachnikov est trop près. Alors elle lui broie la main, l’intensité de son amour mêlé à sa détresse ne pouvant s’exprimer que par cette maigre et ultime étreinte-là.

Ou lui, devant moi, en costard-cravate. Il a sans doute travaillé au bureau jusque peu avant le début du concert. Un traider ? Un avocat peut-être ? Il est venu directement. C’est son meilleur ami qui lui a offert la place pour ses trente ans la semaine dernière. « Une virée à deux, comme au bon vieux temps ! » avait-il dit en la lui donnant. Lui n’avait pas fort envie de venir ce soir, mais il ne pouvait pas le décevoir. Alors il est là. Il regarde son ami accroupi juste à côté de lui, qui sanglote, la tête dans les bras. Il ne lui en veut même pas de l’avoir amené dans cette galère. C’était peut-être son destin.

Celui-là, à droite, dénote un peu dans l’assemblée avec sa grande barbe blanche taillée au carré et ses soixante piges, au minimum… Pour peu il aurait l’air d’un imam. En fait, c’est juste un vieux rocker, un fan à ce point inconditionnel des Eagles of Death Metal qu’il a toujours voulu avoir la même barbe que le bassiste… Demain, il ne la taillera plus.

Ou encore ce groupe de copains, là, serrés les uns contre les autres. Leurs yeux se croisent, se décroisent, se recroisent sans parvenir à se rassurer mutuellement. Ils savent que même en faisant bloc, ils n’en sortiront pas.

Tous ces êtres de chair et de sang – hé oui, de sang- vont disparaître avec moi dans quelques instants, sacrifiés par des barbares au nom d’un dieu qui ne leur a rien demandé.

On entend du bruit dehors. Les forces de l’ordre qui donnent l’assaut, sans doute. Elles vont rentrer. Il met le doigt sur le déclencheur. Ca y est. Je le sens.

J’étais pacifiste, moi. Je rêvais juste de génie civil.

Boum.

*

Dimanche 15 novembre 2015. 14h10.

  • Faites attention, Sergent ! Il reste un bâton de dynamite, là, qui n’a pas explosé.

 

Jehanne Sosson

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