A la recherche de l’inutile

Dans ma vie d’archiviste des souvenirs éteints, il m’a été donné, il y a bien longtemps, de me pencher sur un fatras de bouts de papiers, enfouis, à cinq mètres de profondeur environ, dans une tombe mérovingienne. Des fouilles avaient eu lieu en 1983, soit il y a déjà mille ans d’ici, dans la Ville de Tournai, et le Ministère du Superflu, mon employeur, m’avait délégué sur place pour vérifier si ces tombes avaient réellement existé.

Le monde scientifique en était convaincu puisque les musées de l’époque avaient transmis, de conservateur en conservateur, les documents et photos utiles pour le démontrer. Mais les deniers de l’Etat frisaient à ce point l’inexistence qu’il devenait urgent de les utiliser à des fonds et projets perdus.

Je me rendis donc à Tournai, dans ce qui restait de la rue Barre Saint Brice, n° 15 : impossible d’y pénétrer avec grues et pelleteuses car la porte cochère, maintenant branlante, était en partie barrée par une sorte de chaise en pierre, fixée à jamais dans le sol, et dont aucun fonctionnaire du cru n’aurait osé ordonner la démolition. Une superstition courait à son sujet, et chacun sait que ces croyances, même si l’on s’en défend, prennent des allures de magie. La noire, évidemment. Il se disait que ce siège en contenait en fait douze autres, ce qui nous menait à un chiffre dont même aujourd’hui on ne prononce pas le nom.

J’étais accompagné d’un ouvrier aveugle mais très solide au maniement de  la brouette et au transport de gravas. Le Ministère du Superflu engageait volontiers ce type de handicapé car cela garantissait la confidentialité qu’il aurait fallu appliquer à certains travaux, même s’ils ne devaient déboucher sur aucune découverte. Moi-même n’avais-je pas dû me présenter sous une pelisse au capuchon étanche jusqu’à la bouche pour répondre à l’interview d’embauche ?

Mon compagnon musclé et moi avons rapidement délimité le champ d’investigations et, au bout de quelques heures de déblayage,  après avoir exhumé des squelettes de chats, en strates diverses, nous découvrîmes les tombes du temps de Mérovée, Childéric et Clovis, rois abondamment évoqués au musée d’histoire de la ville de Tournai. Notre mission était en principe terminée et nous aurions pu en rester là si je n’avais eu le regard attiré par un coffre, sans décor particulier, mais fermé d’un cadenas pré-ordinatorique. Un petit système à roulettes permettait de choisir des numéros pour le fermer et je donnai l’ordre de l’emporter.

J’aurais pu chercher longtemps, ou apporter l’objet au Centre Inter–sidéral des Questions à Résoudre dans le Siècle à Venir, mais son possesseur initial avait écrit, en gros caractères, sur la malle elle-même, la combinaison. Trois, cinq, sept et zéro. J’ouvris la boîte et y découvris un amas de notes, aux écritures diverses, mais de la même main. Le propriétaire des lieux avait relégué là tout ce qui lui importait à propos de cette maison où il avait vécu. Discrètement, j’avais repris les papiers dans mon bureau ministériel car j’étais intrigué par cette découverte : habituellement, l’on cache des trésors sonnants et trébuchants, même si la monnaie d’alors perdrait vraisemblablement son cours.  Quelle valeur pouvaient donc avoir ces gribouillis ? J’entrepris  de les classer. Mission impossible, s’il en fut. Le rédacteur fuyait en tous sens, passait du grave au léger, se préoccupait de futilités, rageait devant l’inanité, rêvait le passé, sublimait le présent, oubliait l’avenir, et d’une manière générale, ordonnançait tout et rien autant qu’il s’abîmait dans des chaos indescriptibles.

Au bout de 33 ans d’un patient labeur, alors que j’arrivais à la retraite et qu’il m’était recommandé d’écrire mon propre éloge professionnel, ce pourquoi je n’avais plus une minute à perdre, je découvris ce qui suit.

Le personnage qui avait occupé tant de mon activité de Chef de Service du Département de la Vaine Recherche, section Anthropomorphisme et Spiritualité, était une sorte d’hermaphrodite à la personnalité compliquée d’une religiosité sui generis. Il partait de postures masculines pour vagabonder dans des vanités que d’aucuns, même aujourd’hui, nonobstant les millénaires de civilisations écoulés, pensent devoir attribuer à la gent féminine. Je ne compte plus les détours que je dus négocier, sur des sentiers très escarpés, pour cerner ce personnage, objet de mes travaux secrets pour le progrès inéluctable de l’inutilité.

En fait, ce qui était le plus signifiant, c’était la passion qu’il nourrissait à l’égard d’un moment historique de la Ville de Tournai. Il s’agissait, très précisément, d’une procession se déroulant tous les deuxièmes dimanche de septembre dans les rues de cette bourgade, dont le passé aussi historique que dévot est une évidence. A notre époque, ce mot de procession n’évoque plus rien : nous sommes généralement devenus culs-de–jatte, à l’exception des ouvriers aveugles et, bien entendu, des fonctionnaires de haut rang. Il faut remonter aux mots latins pour se souvenir que l’on « procède » les uns derrière les autres, on déambule donc, avec ou sans religion. Là encore, plus personne n’y pense de nos jours puisque le Ministère de l’Inculture et de l’Irréfutable a mis en place une pensée univoque telle qu’il suffit de la suivre sans se poser la moindre question. J’avoue à ce sujet avoir bien souvent caché l’objet de mes diverses recherches, aussi ineptes qu’elles aient pu être.

Mais revenons à ce personnage qui m’a tant intrigué. Chaque année il se vissait sur sa chaise pour assister au passage de la « procession ». Mais comme si cela ne lui suffisait pas, il aimait imposer le spectacle à toutes sortes d’amis ou de comparses, à ses frères, à ses sœurs, à sa famille, aussi réduite ou large qu’elle fût. Il semble, par ailleurs, que bon nombre de ces personnes se soient prêtées à ce rituel, sans trop de réticences.

Tout cela pourrait être perçu comme assez anodin et je ne voudrais donc pas quitter ce bureau sans laisser à la postérité, si elle existe, ces quelques textes qui m’ont laissé entrevoir, et, oserais-je le dire, connaître la quintessence du personnage, sa « substantifique moelle » comme l’a écrit, il y a des millénaires maintenant, un auteur français appelé Rabelais.

Voici en quoi consistait réellement sa flamme :

« Ecouter le froissement des robes de velours sur le dos des pavés. Il sourd en vagues rouges, en cadences vertes, en enfouissements bleus. Il se hachure de fanfares, de sabots et de surplis amidonnés. Les ors lourds enfoncent les pas et les épaules soutiennent tous les regards. Observer passer par ressacs les groupes portant reliques, statues et fleurs coupées. Entendre les grincements de l’effort, la pluie parcimonieuse des chapelets. Suivre les inspirations, la sévérité, les absences ou les présences réelles.

Des trompettes avalent le silence et des clairons éclatent leur cuivre au soleil. La rue est rythme de couleurs, de bruits et d’attentes. Elle est l’ombre qui rencontre la lumière, elle est droite entre ici et là, entre rien et tout, entre dicible et indicible.

Point n’est besoin de bénédiction.  Rentrer chez soi quand tout est parti. Voir des doigts tambourineurs de peau, et des bras ensorceleurs de mots. Ouvrir une fenêtre. Savoir que  de très loin, et d’apparence paisible, la lune éclaire l’alchimie de subtiles amours. »

 

Corinne Poncin

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