A l’aïoli

Disons-le tout de go: je suis de ceux à qui l’ail déplaît. Hortense est au contraire de celles que ce condiment ravit. Comme vous pouvez l’imaginer, elle aspirait à descendre à « L’aïoli », ce fameux restaurant dont la réputation flatteuse était due à sa singulière tradition de ne servir que des plats aillés. J’acceptai d’affronter l’épreuve et de renoncer exceptionnellement à mes réticences habituelles.

Dès mon arrivée dans le restaurant, je m’avançai la tête haute, le nez en avant. Hortense me précédait et se laissa guider vers une table joliment dressée, proche des cuisines.

De l’endroit où nous nous trouvions je pouvais voir toute la salle du restaurant. J’eus tout loisir d’observer un échantillon de personnes friandes de bonne bouffe. J’en vis une en particulier, assise près de l’entrée, seule, attablée devant une bouteille de blanc et un solide morceau de ce qui, de loin, m’apparaissait comme une couronne d’agneau. Posé juste à côté de son assiette, un ramequin débordant de gratin dauphinois crémeux. La serviette nouée autour du cou, sans vergogne et indifférente à l’opinion d’autrui, elle dévorait sa viande avec une visible satisfaction. Elle accompagnait ses bouchées de fréquentes lippées de vin auxquelles succédaient de rapides coups de serviette pour éponger le jus et la sauce qui dégoulinaient de ses babines.

Très vite nous passâmes commande. Bien qu’ayant eu le loisir de saliver à la vue de l’agneau cuit à  point, à la peau rôtie et croquante que dévorait la magnifique personne assise un peu plus loin, je demandai au maître d’hôtel s’il était possible d’avoir l’agneau sans l’ail. L’intéressé me toisa l’air interloqué, choqué comme si je lui avais réclamé de baisser son pantalon. Il me répondit d’un air glacial :

  • Monsieur, si vous n’aimez point l’ail à ce point, il eût fallu que vous vous fussiez adressés au restaurant « Chez Poupette » juste en face. Ici, ce n’est pas l’usage.

Un peu surpris par son recours risible au subjonctif plus que parfait, je fis une courbe rentrante et m’alignai sur les coutumes de l’endroit.

Je le dis à Hortense qui commanda, comme moi, l’agneau et le gratin dauphinois. Nous préférâmes un Vacqueyras d’une bonne année. Hortense insista pour que nous prenions également les escargots en sauce, spécialité de la cheffe de cuisine. Je me laissai convaincre, confiant dans les vertus du vin pour passer l’épreuve.

Il ne fallut pas longtemps pour que nos escargots fussent servis, posés dans des coquilles métalliques, baignant dans une généreuse rasade de beurre fondu à l’ail.

Je parvins tout juste à réfréner un spasme de dégoût. Comment allais-je faire pour dévorer ce dont tout m’éloignait ? Mais il n’y avait pas d’autre issue : il me fallait goûter avant de capituler. Ce que je fis, me pinçant le nez pour faciliter la besogne. Hélas, le spasme si laborieusement retenu un peu plus tôt me revint avec une force inouïe et l’espèce de pince à ressort que je brandissais en saisissant la première coquille se renversa, projetant la sauce sur le superbe châle en soie grège que portait Hortense. Celle-ci recula brutalement sa chaise pour échapper au projectile et aux éclaboussures de sauce. Ce faisant, elle bouscula le sommelier qui se tenait à côté d’elle pour nous faire goûter le vin. La bouteille échappa des mains de ce dernier et tomba par terre avec un fracas épouvantable.

Moi, auteur de ce drame ridicule, j’éclatai de rire.

Voilà ce que c’est que de vouloir forcer sa nature et de croire qu’on peut être capable de dépasser les garde-fous dont elle nous a judicieusement équipés, pensai-je, sans laisser paraître mon état d’âme autrement que par cette hilarité incongrue.

Hortense regarda son châle d’un air consterné puis s’aperçut que sa jupe avait reçu la moitié de la bouteille de Vacqueyras. Un nouvel ensemble clair qu’elle mettait pour la première fois !

Le garçon aussi sembla perplexe à cause l’humidité soudaine qui provenait de ses chaussettes généreusement arrosées de vin rouge. Une sensation étrange, à l’évidence, comme si ses sphincters l’avaient lâché au plus mauvais moment.

J’étais le seul à rire.

Le maître d’hôtel – celui du subjonctif plus que parfait – vint s’enquérir des dégâts. Plus obséquieux que jamais, il s’inclina et m’invita à le suivre vers la sortie et me mit à la porte sans autre forme de procès.

Que faire ? Hortense ne fut pas ostracisée comme je le fus. Elle resta, feignant d’ignorer mon expulsion. Peut-être lui tamponna-t-on son tailleur pour nettoyer les traces de vin. Peut-être fit-elle preuve de son indécrottable stoïcisme. Sans doute se rassit-elle et recommença-t-elle à manger ses escargots. Très certainement commanda-t-elle une nouvelle bouteille qu’elle dégusta avec l’obligatoire modération qui la caractérise au restaurant.

Quant à moi, tout confus, je me dirigeai en courant vers l’auberge d’en face, « Chez Poupette ». J’y mangeai selon mes canons habituels, me consolant sans peine de l’aventure avortée, conforté à jamais dans ma certitude que je peux parfaitement vivre sans ail.

Quand Hortense me rejoignit enfin nous rentrâmes, ravis tous deux, avec des sourires pleins  de sous-entendus.   Cette nuit-là, pour la première fois, nous fîmes chambre à part.

Jos Convié

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