Algèbre

Tant bien que mal, cahin-caha, je progressais sur l’ingrate piste des humanités. Une année chassant l’autre, le claquement du cliquet retombant au début de chaque été se faisait entendre : j’avais donc progressé d’un cran et septembre m’apportait la vision de nouveaux professeurs, d’une matière nouvelle à découvrir.

Ce fut alors que survint un cataclysme auquel je n’avais pas été préparé : l’algèbre, tel un spectre hideux, fit son apparition avec un ricanement féroce découvrant ses dents tavelées.

Les problèmes des trains partant à des heures différentes vers des directions opposées, à des allures asymétriques, avaient su, malgré leur fâcheuse réputation, capter mon intérêt mitigé et mériter une co-existence acceptable. Même les robinets actionnés par un dément, l’un vidant, l’autre remplissant le même réservoir avec des débits saugrenus, pouvaient encore se prévaloir d’une réalité un peu fumeuse.

Mais là, lorsque les a + b = c sont entrés dans la danse, annonçant ces conceptions totalement désincarnées auxquelles toute vie palpable était refusée, mon pauvre cerveau, tel un mulet accablé par la charge, ploya sous le faix et refusa tout service.

D’où sortaient-elles, ces lettres funestes? Que venaient-elles faire ici sinon empoisonner l’existence d’élèves désarmés s’étant flattés jusqu’ici que toutes les matières qu’on leur proposerait auraient une logique, une réalité accessible.

Avez-vous jamais croisé dans la rue ou à la campagne un «a» cheminant avec un «b»? Et puisque ces lettres ne sont sorties que de l’imagination perverse d’un mathématicien dévoyé, que nous chaut que « a » soit égal à « b» ? C’est cette égalité même qui nous est parfaitement égale.

D’ailleurs, si ces lettres se valent, pourquoi utiliser l’une plutôt que l’autre? Ecrivons désormais le mot abbaye: aaaaye ou encore bbbbye !

D’un autre côté, si «a» est plus grand que «b», pourquoi cette différence, pourquoi cette discrimination? N’avons-nous pas, de nos jours, au ministère de la justice, un noble service de l’égalité des chances? Le danger d’enseigner aux enfants que certaines lettres valent mieux que d’autres est que ceux-ci en arrivent à penser que les Hommes aussi ne sont pas égaux entre eux et à nourrir soit de fâcheux complexes d’infériorité qui feront la fortune de leur psychiatre, soit d’odieux sentiments de supériorité générateurs de bruits de bottes et de commandements gutturaux.

Et ce « X », qui représente, paraît-il, une inconnue, ce n’en est assurément pas une sous le charme de laquelle on risque de tomber! « X» inconnue, restez-le donc, vous avez tout à y gagner et nos pauvres nerfs bien davantage.

Le professeur d’algèbre, être parfaitement inhumain, menait son cours tambour battant, couvrant le tableau de signes incompréhensibles mais que nul élève n’était censé ignorer.

Je découvrais avec stupeur que plusieurs de mes condisciples, que j’avais jusque-là crus normaux, c’est-à-dire pareils à moi, arrivaient à s’orienter dans ce dédale et à déchiffrer ces hiéroglyphes.

Et les semaines succédaient aux semaines et le tableau se chargeait toujours de signes plus hermétiques. A peine croyait-on avoir assimilé ces fameux «a + b », qu’ils se voyaient entourés de toute une cohorte de radicaux, de racines carrées ou cubiques, et de logarithmes. Qu’est-ce donc qu’un logarithme? Je me le demande encore parfois, mais cette interrogation ne hante plus mes nuits.

Des camarades bienveillants, avec compassion, comme on alphabétise un sauvage, tentaient bien de me préparer aux examens. Fiévreusement, je noircissais des pages de lettres et de chiffres, mais, le jour de l’examen venu, un petit « m» de rien du tout, placé comme par inadvertance au-dessus de la valeur essentielle, se révélait être le grain de sable qui allait gripper toute la machine.

Dans toutes les autres branches, aussi mauvais soit-on, on peut encore bénéficier d’un peu de chance et décrocher un 10/20 ou du moins un chiffre qui ne côtoie pas cet horrible zéro. Mais en algèbre… Certains de mes camarades obtenaient des 20 sans effort notable; épargnez-moi de vous énoncer ma note habituelle.

Et le temps avançait et l’écart ne cessait de croître, je me voyais déjà grognard de Napoléon, en 1812, à la retraite de Russie, clopinant sur ma jambe blessée et distinguant, au loin, mes amis ayant déjà traversé la Bérézina sur la glace, glace que les Russes s’apprêtaient à fracasser à coups de canons.

Que ne pouvait-on implorer grâce, obtenir une sorte de peine de substitution, pour apprendre, par exemple, l’hébreu ou l’araméen, l’histoire de l’Inde ou celle de la Chine, les noms de tous les états américains avec leur capitale et la date de leur entrée dans l’union?

Avec joie, je me serais lancé dans un travail à ma portée et auquel j’aurais pu attribuer une certaine utilité: mais, non, marche ou crève!

On peut obtenir d’un médecin complaisant une dispense pour la natation ou la gymnastique, mais il n’est pas prévu d’alléguer une allergie à l’algèbre affectant certains lobes du cerveau.

Ma jeune âme, sensible déjà aux beautés de la nature, découvrait ici les formes élancées des peupliers, plus loin, le panache arrondi du chêne ou du tilleul, la collerette élégante de la marguerite et la sphéricité tentatrice de la pêche, mais, nulle part, plongeant dans le sol, ces racines carrées qui me rebutaient tout au long des énoncés.

Et plus on avançait dans l’algèbre, et plus je découvrais, horrifié, que l’imagination de ses concepteurs était sans limites dès qu’il s’agissait de brouiller les pistes et d’accumuler les obstacles sur la route de la compréhension.

Les yeux écarquillés, les lèvres bégayantes, vous vous berciez du vain espoir de venir à bout d’une équation qui semblait de bonne compagnie, mais voilà qu’apparaît, nouveau raffinement, le signe «prime» greffé sur un élément jusqu’ici inoffensif, signe n’indiquant décidément qu’une « prime» à l’opacité.

Il est possible, à force d’étude, d’assimiler des matières à visage humain telles que l’histoire, la géographie, le latin et les autres langues, mais comment s’orienter dans ce labyrinthe aux variations infinies et à l’aridité totale si on n’a pas reçu à la naissance le don ( ?) de l’algèbre?

J’aurais, à la bataille de Poitiers, été animé d’une ardeur sans pareille pour repousser, avec Charles Martel, les Sarrazins qui nous avaient transmis ce mal incurable.

Quand l’UNICEF se décidera-t-elle enfin à se pencher sur cette insidieuse cruauté frappant tant d’enfants innocents?

Au cours de français, nous apprenions, de Pascal, que «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point », et je songeais, in petto, que celui qui a du cœur a toutes les raisons d’ignorer l’algèbre!

 

Jean van de Putte

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