Alonso, libraire

Ils sont arrivés à huit heures ce matin.

Je trouve qu’ils auraient pu prendre un peu de retard sur l’horaire indiqué en première page de l’exploit  d’huissier. Un mot ambigu que cet « exploit » : quelle gloire y a-t-il dans cette saisie de la librairie d’Alonso ?

Il n’a même pas eu le temps de mettre un peu d’ordre, de bouquiner, d’aligner les piles de livres. À peine celui d’écrire un dernier post-it à propos du livre qu’il avait terminé hier soir.

C’était le dernier jour. Des clients, des amis, des membres du comité de soutien aussi se pressaient au rez-de-chaussée de la librairie. Tout le monde était venu saluer Alonso, se promener dans les travées, acheter un dernier livre. Certains avaient même demandé une dédicace au vieil homme. Vous imaginez cela : un libraire qui dédicace les livres qu’il vend ! Alonso souriait tristement de cette aménité qui l’enveloppait de toutes parts. C’étaient les derniers livres mis en vente dans la dernière librairie de la ville ! Celle qui avait résisté le plus longtemps, le plus rageusement.

Une fois le dernier client parti, le volet abaissé, le vieil homme s’était affalé sur son fauteuil, tenant d’une main un livre ouvert, de l’autre le balai qu’il venait d’utiliser pour nettoyer une dernière fois. La lampe projetait au sol sa silhouette étique, ombre sèche et longue comme dans une de ces gravures de Gustave Doré que je connais bien.

Le front penché sur les pages qu’il tournait de la main gauche, il écrivait de la main droite ce qui deviendrait son « coup de cœur » : en quelques mots, il rédigeait une appréciation sur le livre et sa brève description. En une seule phrase, quel que soit le livre, roman, théâtre, poésie ou documentaire, Alonso avait l’art d’identifier ce qu’il apporterait au lecteur : du  rêve, du bonheur, des ailleurs, des voyages, de l’aventure. Il écrivait quelques mots sur un post-it, y apposait son ex-libris : un idéogramme dont quelques initiés savaient ce qu’il représente.

Alonso avait ramené ce cachet d’un voyage en Chine. Il y avait fait graver le mot « livre ». Un menuisier lui avait fait remarquer que la disposition des lignes de cet idéogramme permettrait d’en réaliser une bibliothèque. Aussitôt dit, aussitôt fait : une étagère chinoise ornait depuis lors le mur derrière le comptoir.

Alonso a refermé le livre. Il est venu le déposer sur la pile, près de l’entrée. Il y a collé son post-it. L’horloge de la librairie indiquait 5 heures du matin. Dans trois heures, l’huissier sera là. Le camion sera stationné devant la double vitrine où des livres pour enfants semblent plaider une innocence perdue à présent.

Les hommes se mirent à leur ouvrage et, suivant l’exploit dont l’huissier aura donné lecture, ils vidèrent la librairie, n’y laissant qu’ une chaise et une table.

A midi, Alonso offrit une tasse de café aux hommes avant qu’ils ne prennent congé. Le thermos et deux gobelets de plastique échappèrent ainsi à la saisie.

Puis le vieillard s’assit. Allongea les jambes sous la table. Son dos glissa un peu sur le dossier de la chaise. C’est à ce moment-là qu’il me remarqua. Je devais faire bien triste figure : pages jaunies et déchirées, un peu de ficelle et de colle pour maintenir la couverture où on devinait le nom de mon auteur. Alonso se leva, se pencha vers moi. Il commença à me feuilleter, à lire une ou deux lignes, agenouillé au pied du mur où m’avaient abandonné les déménageurs. Il se releva et revint s’asseoir.

Il me posa sur la table, m’ouvrit à la première page du premier chapitre du Livre I.

Les parois de la librairie vide résonnèrent de mes premières phrases: « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n’y a pas longtemps, un hidalgo, … »

Jean Jauniaux

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