Amour d’âme

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Il est assis. Calme et concentré. Lentement, il tourne les pages mais ne peux s’empêcher de revenir sans cesse sur la “une” du tome II de l’“Egoïste”. Le portrait de ce corps nu l’aimante. Ce 23 janvier, le numéro 17 est arrivé en librairie et en kiosque. Cette revue à la parution spasmodique vient donc de sortir son 17ème numéro en trente-sept ans. “Mais n’y a-t-il pas dans la lenteur une distance qui rend intelligent » entend-il encore rétorquer la directrice de publication à un journaliste qui la taquinait sur l’incongruité de ces parutions épisodiques à l’heure d’un monde vivant à du 200 à l’heure.

Aujourd’hui son bonheur est au comble. Cela fait 3 ans et 3 mois qu’il attendait la sortie du dernier numéro. Il n’est pas déçu, deux tomes, 2,3 kg de papier blanc mat et 256 pages de noir et blanc. Mais surtout, il y a cette photo qui lui soulève tout ce qui dans un corps humain sait vibrer. Il est là comme figé, transfiguré par la fascination de cette beauté intemporelle qui, flottant sur l’histoire du monde, inspire le mariage de Dieu et du diable. Ses courbes sensuelles sont d’une transgression inouïe tandis que le reflet magique de son visage interroge d’un regard mystique ce qui vient d’ailleurs et de nulle part.

Il se lève. Le plat de fruit lui tend une pêche. La tenant dans le creux de la main, il caresse son velouté pour ensuite en humer l’odeur grisante. L’homme se couche. Son regard se perd dans le plafond. “Je donnerai mon âme pour la regarder vivre. Je veux la voir s’habiller, se laver. Que connaît-elle de l’Amour ? ” Surfant sur ces pensées, son corps tressaille d’appétits et de désir. L’inconditionnel agapè est à l’œuvre. Oserait-il l’extravagance d’aller jusqu’à elle ? Cette pensée le fait sourire. Golshifteh Farahani : il ne savait même pas où et ce qui habitait cette étrange actrice iranienne qui s’affichant nue fait involontairement la nique aux sanglants attentats de Paris.

Il git sans mouvement gonflé de son fantasme. Sa main relâche légèrement son emprise sur le fruit. Les muscles de ses pieds se détendent. Une sensation étrange monte des genoux aux cuisses qui doucement se relâchent. A chaque expiration le corps, enveloppé d’une couverture chaleureuse, s’enfonce dans les profondeurs de l’abandon. Sa conscience s’altère. Le sens du réel s’estompe, son regard se perd en lui-même. Il devient léger, léger… D’une étrange légèreté qui s’enroule dans une spirale de lumière. Le voilà flottant au dessus de son corps. Il se saisit d’un son étrange qui bourdonne à ses côtés. Dans la dilatation des sensations, le voilà qui, en tout étonnement, expérimente un voyage astral. Il se regarde gentiment endormi. Un premier moment de frayeur passé, il s’immerge à nouveau dans son rêve. En un éclair, ce dernier l’emmène dans un appartement à Paris. Oui il la voit. Son fantasme a pris vie! Il s’étonne de la vastitude de l’esprit humain en quête d’idéal. Elle est là. Il ne peut la toucher mais il peut l’aimer, l’aimer éperdument, l’aimer sans la distraire, s’abreuver de chacun de ses gestes, la suivre dans chacun de ses gestes. S’accoupler à cette beauté résumant celle de toutes les femmes. Il se promet de ne jamais la quitter. Il l’aime à en mourir.

Quelques jours plus tard, les pompiers enfoncèrent la porte de Pierre Dupuis dont on n’avait plus de nouvelles depuis le 14 février. Entre ses doigts sans vie, une pêche. L’autopsie ne révéla ni coup, ni blessure, ni cause médicale de décès reconnue.

Diane Drory

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