Appelez-moi « Maîtresse »

 

  • MicroClockOn doit vous appeler comment ?

La question était simple. Mais je n’ai pas su y répondre. Je suis restée coincée…

  • Heu… Vous voulez dire quoi ?
  • Eh bien, est-ce qu’on doit dire « Maîtresse » ?
  • Mais pourquoi donc ?
  • Parce que les avocats, on les appelle « Maître », et que « Maître » au féminin, normalement, c’est « Maîtresse », non ?
  • Heu… Appelez-moi Jehanne Sosson, tout simplement, ou Madame.

J’avais un peu le sentiment d’avoir esquivé une bonne question.

Effectivement, le féminin de maître, c’est maîtresse. En tout cas pour les maîtresses d’école. Alors pourquoi pas pour les avocats ou les notaires ?

La question m’a chiffonnée.

Alors j’ai été voir la définition sur Wikipédia.

Je n’ai pas été beaucoup plus avancée…

Un maître, ou plutôt maitre (orthographe recommandée par le Conseil supérieur de la langue française), est « une personne qui domine un art (peinture, sculpture, art martial, musique, spiritualité…) et susceptible de l’enseigner ».

Voilà qui ne m’aide pas du tout : d’abord, cela ne m’explique pas pourquoi on ne pourrait pas m’appeler « maîtresse » (je n’arrive pas à abroger l’accent circonflexe, tout comme je n’écrirai jamais oignon onion…) ; et ensuite, je ne vois pas pourquoi on appelle les avocats « maître » si c’est cela la définition.

Je continue dès lors ma lecture : « Le terme est également utilisé pour désigner un ensemble de rangs ou de statuts ». Ah ?

Heureusement, ce point est explicité plus loin :

  • Maître est un propriétaire (propriétaire d’un chien, d’une maison…).

D’accord, mais bon, comme avocat (je sais, je devrais dire avocate, mais c’est comme écrire onion, je n’y arrive pas…), comme avocat, donc, je suis certes propriétaire de certaines choses, mais je ne vois pas en quoi ce serait une donnée pertinente ici…

  • Dans l’Antiquité et jusqu’à l’époque contemporaine, le maître était le propriétaire d’un ou plusieurs esclave(s).

Voilà qui ne m’aide en rien…

  • Maîtresse (ou maître), est un mot employé dans le milieu sadomasochiste en parallèle à esclave.

Génial ! Première apparition du terme maîtresse et c’est dans le vocabulaire sadomaso !

  • Maîtresse peut aussi être pris dans le sens de femme dominatrice.

C’est vrai qu’on dit une « maîtresse femme » alors qu’un « maître homme », cela n’existe pas. Intéressant…

Mais poursuivons.

  • Le « Maître de maison» est une expression désignant le chef de famille.

Et évidemment, la maîtresse de maison, c’est celle qui est à la cuisine ! Le « chef de famille »… non mais… Notion inexistante en droit mais que l’on retrouve sur des formulaires en tout genre. Que met-on si on est un couple de femmes ? « Cheffe de famille no 1 et cheffe de famille no 2 » ? Cela vaut presque le « parent 1 » et « parent 2 » du mariage pour tous !

  • Une maîtresse, dans le registre sentimental, et plus particulièrement de l’adultère, captive les pensées de son amant (Voir maîtresse royale).

Nous y voilà… Maîtresse, c’est le féminin d’amant. D’accord, normalement, on devrait dire une « amante » mais je n’ai jamais entendu un homme avouer qu’il avait une « amante ».

« Dans le registre sentimental, et plus particulièrement de l’adultère »… Pourquoi « plus particulièrement » ? Un homme ne dira pas : « Je vous présente ma maîtresse », si c’est juste sa copine ou sa compagne ! Enfin, on peut l’espérer. Ceci dit, il vous présentera de toute façon rarement sa maîtresse…

Et le petit couplet après, il est grandiose : une maîtresse « captive les pensées de son amant »… J’ai un peu de mal à comprendre comment ils fonctionnent, sur Wikipédia, parfois…

Mais l’important, c’est bien cela : « Maîtresse », cela fait penser à l’adultère. C’est sûrement pour ça qu’on ne dit pas maîtresse à une avocate (j’y suis arrivée !).

Un peu faiblard, comme argumentation, tout de même…

D’ailleurs, dans le même ordre d’idées, pourquoi n’y a-t-il pas de féminin pour certains métiers ? J’ai l’air de m’égarer, là, mais pas tant que cela : quand il n’y a pas de féminin pour un métier, est-ce que cela ne signifie pas quelque part qu’il n’est pas fait pour les femmes ? Et inversement, d’ailleurs.

Exemples.

Une sage-femme. On ne va pas dire « un sage-homme ». Un sage homme, c’est à la rigueur un homme qui est sage (cela existe…). Et un accoucheur, cela ne va pas non plus. Ce n’est pas le masculin d’accoucheuse : l’accoucheur, c’est le médecin qui accouche les femmes. Dès qu’on passe au masculin, on monte en grade. C’est râlant, mais c’est ainsi. Non, trêve de plaisanteries, s’il n’y a pas de masculin pour « sage-femme », c’est parce c’est mieux que ce soit une femme. Un point c’est tout.

Dans le même genre, comment fait-on si la femme de ménage est un homme ? On l’appellera un « technicien de surface », mais à nouveau, c’est presque une promotion ! Tout comme une hôtesse de l’air qui devient un steward…

À l’inverse, il y a des professions qui ne se féminisent pas. Par exemple on fait comment pour facteur, cafetier, sapeur-pompier ou chasseur alpin… ?

Autre exemple : on ne dit pas « un péripatéticien ». Avec les synonymes, cela ne marche pas non plus : un « prostitué », cela ne se dit pas. Un « hôte d’accueil », un « put » (sorry…), non plus. C’est comme si cette « activité » (je n’irai pas jusqu’à en faire une profession) était l’apanage des femmes. Il y a des hommes, pourtant, qui vendent leur corps, non ? Mais pour un homme, il n’existe pas de mot. Sauf peut-être « gigolo » (qui, lui, soit dit en passant, n’a pas de féminin : on ne dit pas une « gigolotte »…) ; et puis, « gigolo », cela n’a pas tout à fait le même sens et cela sent à nouveau presque la promotion… Enfin, pour couronner le tout, être une femme publique, c’est être une catin, alors qu’être un « homme public » est a priori flatteur (ceci dit, finalement, on peut nuancer la différence !).

Quand le vocabulaire a peine à suivre, c’est révélateur.

Mais, finalement, pourquoi les avocats, hommes ou femmes, on les appelle tous « maîtres » ? Eh bien je ne sais toujours pas !

 

 Jehanne Sosson

 

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