Péage

Quatre mini tranches de vie, captées dans une file à un péage sur la route des vacances…

——

– Non.

C’était le premier mot qu’elle prononçait depuis cinq cents kilomètres. C’était mieux que rien. Elle avait attendu qu’ils soient bloqués à ce péage pour le sortir. Comme quoi, cela pouvait avoir des vertus inattendues de rester coincés quarante minutes par trente-cinq degrés dans une voiture non climatisée…

Ca l’avait rendu fou qu’elle ne dise rien de tout le trajet. Il aurait aimé savoir, qu’au moins elle parle, qu’elle s’exprime, qu’elle réponde à sa question. Il avait conduit comme un zombie. Elle avait regardé droit devant elle, sans ciller, le regard perpétuellement fixe. Une ambiance lourde, insoutenable, dans cette voiture jusqu’à cet unique mot : non.

Au moins, maintenant, il était fixé.

Non, elle n’avait pas éteint le fer à repasser à la maison avant de partir.

——-

 C’est génial, cette année, ils m’ont pris avec eux. L’année dernière, ils m’avaient laissé à la maison avec de l’eau et de la nourriture en demandant à la voisine de passer tous les jours. Et encore, j’avais eu de la chance : il y en a tellement qu’on abandonne au moment des vacances ! C’est bien connu. Mais qu’est-ce que je m’étais ennuyé ! J’avais amoché deux ou trois choses à l’intérieur. Fallait bien que je m’occupe. Quand ils sont revenus, je ne leur ai pas sauté dans les bras : ils ne méritaient pas cela ! Y’avait que le petit qui avait l’air content de me revoir. Je crois que c’est lui qui a insisté pour qu’ils me prennent avec eux cette année. Je suis content.

 

  • Ca va, Papy, t’as pas trop chaud à l’arrière ?

——-

  • Matin, midi et soir.
  • Ah ben dis donc !
  • Mais c’est les vacances, tout de même, faut en profiter. Pendant l’année, on bosse tellement qu’on n’a pas le temps. On va se rattraper !
  • Quand même… passer d’une fois par semaine à matin, midi et soir pendant quinze jours, poussin, tu y vas un peu fort. Tu n’as pas peur de ne pas pouvoir assurer ce rythme à la longue ?
  • Moi, ne pas assurer, non mais, tu me prends pour qui ! Tu vas voir ce que tu vas voir, ma puce !

Le conducteur embrasse fougueusement sa passagère. Il en oublie d’avancer quand c’est son tour. Des coups de klaxon et un « T’avance, connard ? » sonore et convaincu provenant du véhicule qui les suit le rappelle à la dure réalité.

  • Matin, midi et soir, je t’assure. J’irai courir matin, midi et soir.

La passagère semble tout à coup un peu déçue.

——-

 « Vous avez un nouveau message de 00336452342 »

Et m…, elle m’a laissé un message. Mais quelle idiote ! Je lui avais pourtant dit de ne m’envoyer aucun message, aucun sms pendant mes vacances. Elle sait que je suis avec ma femme, bon sang !

« Lire le message ? »

Et je ne sais même pas comment on débranche ce truc qui vous lit automatiquement vos textos à haute voix dans cette nouvelle voiture. Y’a des progrès techniques dont on se passerait franchement bien !

« Lire le message ? »

Qu’est-ce que je réponds ? Si je dis non, ma femme va se douter de quelque chose ; si je dis oui, ça va être ma fête si l’autre m’a fait un de ces messages ultra hot dont elle a le secret… D’habitude j’aime bien mais là…

« Je n’ai pas compris votre réponse »

Ben tiens, l’idiot avec ta voix de bellâtre, évidemment que tu n’as pas compris ma réponse puisque je ne t’ai pas encore répondu!

  • Jean ?
  • Oui chérie ?
  • Tu as entendu ?
  • Heu non… enfin oui… heu je suis un peu dans la lune.
  • Tu n’écoutes pas le message ?

Zut, zut, zut, je fais quoi là ? Bon, je n’ai pas trop le choix.

  • « Lire le message »

« Message de 00336452342. Monsieur le directeur, désolée de vous déranger pendant vos vacances mais c’est pour vous annoncer une bonne nouvelle. Les résultats sont arrivés et ils sont négatifs. Je pensais que c’était important que je vous le dise… pour que vous passiez de bonnes vacances ».

Silence dans l’habitacle. La voiture avance d’une place. Au moment où le conducteur met son ticket et sa carte de banque dans la borne de péage, sa passagère demande :

  • C’est une bonne nouvelle que les résultats de l’entreprise soient négatifs ?
  • Heu, eh bien…

La barrière du péage se lève.

  • Jean ?
  • Oui chérie ?
  • C’est quand que tu arrêteras de coucher avec tes secrétaires ?

La voiture redémarre.

Jehanne Sosson

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