Beau Noël

Le réveillon de Noël, cette année, je le fête avec Papa. Enfin, « fêter », c’est une façon de parler.

Papa n’est pas du genre à faire la fête – pour ça, il devrait être capable de bonheur, de joie, et savoir rire à pleines dents . Papa, il garde toujours les dents serrées, et quand il les desserre pour faire un gros rire comme s’il se marrait, ça sonne faux. Il fait ça quand il est avec des gens, pour leur faire croire qu’il est drôle, et il y a vraiment plein de gens qui le croient.

J’aimerais bien rester avec Maman pour le Réveillon : c’est rigolo, c’est joyeux, on est ensemble avec Papi et Mamie et les cousins et les cousines, il y a du désordre partout tellement il y a des assiettes avec des biscuits qu’on a décorés nous-mêmes, des papiers-cadeaux colorés, des jeux de société sur les tables et des chaussettes qui traînent (beaucoup de chaussettes : j’ai plein de cousins et cousines grâce à Papi).

Ce n’est pas pour les cadeaux que je préfère passer Noël avec Maman : quand je passe le Réveillon chez Papa et que je rentre à la maison, je trouve quand-même un gros cadeau sous mon lit. Maman m’a toujours dit que le Père Noël, il n’était pas sûr de mon adresse le soir du Réveillon, alors il était passé à la maison, à tout hasard, pour être sûr. La dernière fois, je lui ai dit qu’en vrai, le Père Noël, c’est une Mère Noël, que d’ailleurs elle est blonde aux yeux bleus et que c’est la plus belle maman du monde. Elle m’a embrassée, m’a tout avoué et m’a expliqué que maintenant j’étais vraiment une grande fille (et qu’elle m’adore – mais ça, elle le dit tout le temps).

Papa, lui, il a dit que Maman est une menteuse, parce que mon Papi, c’est un faux papi, que mes cousins et cousines, c’est des faux aussi, et que, comme Maman ne veut pas me présenter mon vrai papi – son vrai papa à elle –, c’est lui – mon Papa à moi – qui va me le présenter, mon vrai papi. J’ai dit tout ça en pleurant à Maman, Maman m’a expliqué qu’elle avait des soucis avec son père et qu’elle m’expliquerait tout plus tard, et puis Maman l’a raconté à la dame chez qui on va pour parler de nos problèmes.

« Sabotage ! » Maman a dit en pleurant.

La dame chez qui on va pour parler de nos problèmes a répondu qu’il n’y avait rien de grave, juste un malentendu peut-être : mon Papi, c’est mon Beau-Papi, parce que c’est le mari de la maman de Maman, et mes cousins, ils sont les enfants des fils de Beau-Papi, donc mes Beaux-Cousins et mes Belles-Cousines. J’adore ça.

Donc moi j’ai dit à Maman que je préfère passer un beau Noël avec elle et Beau-Papi et Mamie et les belles-cousines et les beaux-cousins, mais Maman a dit que ce n’est pas possible, c’est le juge qui l’a décidé. Moi je ne suis pas d’accord avec le juge. Le jour où, en rentrant de l’école, Maman m’a expliqué les décisions du juge, je lui ai demandé : « Maman, pourquoi on dirait que le juge il est du côté de Papa ? ». D’abord Maman a fait semblant de rien, puis elle a fait semblant d’être essoufflée à cause des escaliers, puis elle a fait semblant d’avoir un truc à l’œil, ou plutôt aux deux yeux, puis elle m’a dit que c’est peut-être parce que le juge, c’est le fils d’un copain de Papa, mais qu’on ne peut pas trop lui en vouloir parce que le copain de Papa ne sait peut-être pas que Papa est un faux copain, et que tout va s’arranger.

Mais tout ça, c’était l’année passée, et rien ne s’est arrangé, et je vais passer ce Réveillon avec Papa.

Pour le dîner, il va sûrement encore acheter des plats chez le traiteur parce qu’il ne veut pas s’emm*** avec la cuisine (Papa, il dit des gros mots si gros que je n’ose pas les répéter). Mais ça, ce n’est pas si grave parce que je peux un peu choisir et que j’aurai sûrement droit à des lasagnes au saumon (Maman, elle dit toujours que les lasagnes du traiteur, ça coûte trop d’argent). Il va sûrement aussi m’acheter des robes. Moi ça m’embête un peu parce qu’on dirait des robes de madame et que je ne peux pas courir avec parce que si je tombe, on voit ma culotte. Mais les robes, ce n’est pas trop grave, parce qu’avec Papa, de toute façon je ne cours pas parce que sinon il se fâche si je tombe.

Ce qui m’embête un peu, c’est qu’on sera sûrement seuls, avec que la télé pour s’amuser, et ça, c’est pas vraiment Noël puisque chaque fois que je vais chez Papa je regarde tout le temps la télé, sauf quand on va dans des magasins où Papa achète plein de choses ou dans des restaurants où Papa a plein de copains qui ont l’air de croire qu’il est drôle quand il fait son faux rire. Mais bon, la télé j’aime bien quand-même. Maman elle dit toujours qu’on n’a pas le temps pour la télé : quand est-ce qu’on ferait des jeux, des bricolages, des gâteaux, des chatouilles, des clowneries, des dîners avec des amis, des danses et de la musique, si on avait la télé ?

Enfin bon, tout ça n’est pas grave. Au moins maintenant Papa me laisse me laver toute seule.

Ce qui m’embête vraiment, c’est que Papa il va encore dire qu’il m’aime, et puis « Joyeux » Noël, comme si.

Eva Pollefort

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