Bonne-maman

Je retiens mon souffle en entrant, à pas hésitants, dans ce vaste mausolée aux relents de café.

Au creux des orbites noires, mille écoutilles scrutent mon passage, seul signe de vie dans ce cimetière en sursis. Quelques murmures, des lampées le long d’une cuillère appuient les regards ennuyés de ces corps de femmes, longues seiches fossilisées sur leur fauteuil.

J’avance avec la peur de ne pas la reconnaître. Une dernière trahison après toutes ces hésitations, ces mois sans visite. C’est la peur de pénétrer sur un terrain hostile, où la vie n’est plus qu’un souvenir, comme une goutte de potage séchée au fond d’un gobelet en plastique.

La crainte de déranger le rituel, le souper de 17h. Du coup, je passe en vitesse, c’est presque pire que de ne pas venir.

Et puis je la vois, parfaite.

Celle qui nous a fait tant vibrer et trembler. Toujours élégante, coquette, dernière fierté. Comme une ode et un défi à la mort. Douce, en apparence, sa peau, un subtil équilibre entre flétrissures et rides qui soulignent son sourire. La tendresse de sa peau tachetée, un éclat de pétale, quand l’écart s’amincit entre l’aube et l’instant où retombe le jour.

Comment ai-je pu imaginer la confondre ? Il n’y a pas de doute. C’est la plus belle, comme les souvenirs qu’elle emportera avec elle, vestiges d’un monde révolu.

Stéphanie Triest

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