Bref, on est allées chez Ikéa

Oui, je suis allée chez Ikea un samedi après-midi pluvieux.

Si vous voulez savoir comment je me suis retrouvée dans ce pétrin, sachez que ma sœur m’avait fait le chantage suivant : « Si tu veux avoir le droit de t’affaler dans mon nouveau canapé, tu vas devoir m’accompagner et donner un coup de main ». Comme dirait Mélanie : « Aller chez Ikea un samedi après-midi de pluie, c’est un peu comme tirer la boule noire à Koh-Lanta ». Certes, il y avait grand monde et grande cohue dans ce magasin, mais notre mission était assez plaisante car, pour ramener un canapé, il est obligatoire de TOUS les tester. On s’est donc affalées dans toutes sortes de fauteuils en regardant passer les badauds.

Quand on a enfin trouvé celui qui convenait, on se sentait si bien qu’on a décidé de rester là jusqu’à la fin des temps. Ou du moins jusqu’à ce qu’un vigile nous jette dehors lors de la fermeture. Seulement, la faim s’est très vite fait sentir et nous a extirpées des Kivik. Comme il est de tradition dans la famille, nous nous sommes sustentées grâce aux fameuses boulettes de renne. Mais, preuve que le Monde a basculé sur son axe, le plat avait changé. D’abord, le nombre de boulettes n’était plus le même qu’avant. Ensuite, hérésie parmi les hérésies, des carottes et des haricots garnissaient l’assiette. On n’a pas apprécié du tout qu’ils ajoutent des vitamines dans notre plat et on l’a bien fait savoir, en s’en plaignant auprès de la caissière qui a haussé les épaules, et en commettant un geste fort prouvant notre mécontentement : nous avons laissé les légumes sur le plateau.

Pour digérer, nous avons fait une micro-sieste sur des coussins, mais je dois bien reconnaître que ce n’était pas l’idéal. Pour une fois, nous n’avons pas perdu trop de temps à déambuler dans les allées et c’est fort heureux, comme vous pourrez le comprendre par la suite. Nous sommes allées chercher les caisses contenant le canapé. Comme les paquets étaient très encombrants, nous avons marqué un temps d’arrêt et de réflexion afin d’être bien certaines qu’elles rentreraient toutes dans la voiture de Père. Selon notre expertise, elles rentraient. Cette expertise admettait une marge d’incertitude, certes, mais si faible que nous sommes passées à la caisse.

Sous la pluie battante, nous avons commencé à charger la voiture. Très vite, nous avons dû admettre que notre expertise avait ses limites, tout comme le coffre de la voiture. Ce qui était fort fâcheux. Bien entendu, nous avons imaginé plusieurs combinaisons possibles, mais le résultat restait sans appel : il nous faudrait deux trajets. La situation était critique, mais elle semblait plaire à un homme qui, au lieu de nous aider à transporter les caisses qui pesaient le poids d’un cheval mort, nous observait, visiblement fasciné par notre entreprise vouée à l’échec, confortablement appuyé sur sa canne.

Nous avons appelé Père. Pour lui expliquer la situation et lui demander si on pouvait, en sus de sa voiture, lui emprunter sa camionnette. Père, loin de se gausser de nous, a proposé de nous prêter main-forte en nous amenant la camionnette, ce qui, quand-même, nous faisait gagner une heure de route (sinon Caro aurait dû faire Liège-Namur avec la voiture, puis Namur-Liège avec la camionnette pendant que je l’aurais attendue, assise sur ses cartons sous la pluie, seule sur le parking). Nous avons cautionné cette initiative et Père a déclaré : « Je démarre tout de suite».

On s’apprêtait à aller chercher un petit Fanta au distributeur quand soudain, surgies face au vent (glacial), deux vraies héroïnes de tous les temps : Barbara et sa fille. J’ai crié : « Barbara ! » et elle nous a dit : « Comment ça va, les filles ? ». « Mal », qu’on a dit. Et on lui a expliqué la situation. Aussitôt, elle a déclaré : « Oh mais moi je vais vous aider. On n’a qu’à mettre une des caisses dans ma voiture et je vous l’amène chez vous ». Là, avouez que le taux de probabilité pour que Barbara sorte du magasin en même temps que nous et pile à côté est était si infinitésimal qu’on lui a déclaré qu’elle était le Messie d’Ikea. Elle a apprécié. Caro lui a demandé : « Tu es certaine que le paquet rentre dans ta voiture ? ». Barbara, la clope au bec et sans l’ombre d’un soupçon, a répondu : « J’en suis certaine ».  « Par contre, a-t-elle ajouté, il va falloir vider le brol qu’il y a dans mon coffre. » L’homme nous observait toujours, de plus en plus conquis par la tournure que prenaient les événements.

On a appelé Père pour lui dire de ne pas démarrer parce qu’on avait croisé Barbara et qu’elle allait charger la caisse. Il a eu l’air dubitatif, parce qu’il a dit : « Ok, mais appelez-moi quand-même si vous en avez besoin».

On a déchargé le coffre de Barbara. On a soulevé la caisse qui pesait le poids d’un dinosaure. La caisse était trop grande. Elle ne rentrait pas dans la voiture. Le vieux du Muppet Show souriait de plus en plus. Une dame nous a dit : « Défaites le carton, vous gagnerez des centimètres».  On a arraché les cartons à mains nues. On n’a gagné que trois millimètres alors qu’il nous manquait quelques centimètres.

On a rappelé Père en lui disant qu’il faudrait quand-même qu’il se rapplique. Il a dit : « Et si vous échangiez les caisses ? » (parce que dans nos explications il avait compris que la grande caisse rentrait dans notre voiture mais pas dans celle de Barbara). On a crié : « Tu es un génie ! ».

Caro est allée rechercher sa voiture et l’a amenée sur la zone de chargement. De là, on a échangé le contenu des deux coffres en transportant à bout de bras des caisses qui pesaient le poids d’un âne obèse. Le vieux jubilait. Grâce à nous, sa journée était faite.

Là, j’ai eu un flash philosophique car, tout en portant la caisse qui pesait le poids d’un brontosaure, j’ai déclaré : « En tout cas, on a de la chance que ta voiture ne soit pas à l’autre bout du parking » (full people, samedi pluie, je dois vous le rappeler ?). À ma remarque, les deux autres ont répondu par un sourire crispé. Grâce à cet échange, les deux caisses rentraient pile-poil. Cette fois, c’était bon, nous pouvions prendre la route avec les voitures remplies de jolis paquets. Mais Caro s’est exclamée : « Et toi Nathaliochka ? Où est-ce qu’on va te mettre ??? ». C’était vrai, il n’y avait plus de place car on avait dû rabattre tous les sièges.

À cet instant, je crois que le type qui nous observait depuis des années-lumière s’est mis à faire une danse de la joie sur le parking. Il jubilait. Il ne se sentait plus. Et il n’essayait même pas de masquer sa satisfaction, ne fût-ce que par égard pour nous.

Une fois encore, Barbara nous a sauvé la mise en me proposant de monter dans sa voiture. Elle me jetterait à Lustin-plage avec mon chargement. Certainement qu’elle ne voudrait plus jamais, au grand jamais, entendre parler de moi, mais en cet instant, la joie de ne pas rentrer à pieds sous la pluie était plus forte. Je suis montée dans la voiture.

Mélusine a dit : « Tu sais, maman, tu n’aurais pas dû jouer à l’Ange des parkings Ikea, parce que maintenant il est tard, et quand je vais rentrer, mes cheveux n’auront pas le temps de sécher avant la nuit ». Je m’en suis voulu, mais juste un peu. Car j’étais dans une voiture qui me ramenait chez moi.

Sur l’autoroute, Barbara m’a demandé : « Je dois prendre quelle sortie, pour aller chez toi ? ». Et je ne savais pas. Mélusine a demandé : « Dis maman, elle ne sait pas où elle habite, ta copine ? Tu crois que c’est normal ? » Et Barbara lui a répondu : « Mais oui, ma chérie, c’est normal, c’est Natha ».

Quand on a fini par trouver ma maison, rien n’était terminé car il fallait monter les caisses qui pesaient le poids d’un semi-remorque jusqu’à l’appartement. Puis-je vous préciser que nous logeons au troisième étage sans ascenseur ?

Enfin voilà, tout ça pour vous dire que je suis allée chez Ikea.

 

Nathalie Sacré

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