Brussels transferts

  • Oui, j’ai déjà « consulté » comme vous dites. Une fois. C’était après une rupture, je me sentais, comment dire, coupable de ne plus aimer. La culpabilité, c’est une dette : il me fallait payer pour l’effacer. Les psys ont bien compris ça.

J’avais donc pris rendez-vous dans un certain « Centre de Psychologie et de Psychothérapie », une jolie petite maison de rangée style 1880 coincée dans  une rue étroite du centre de Bruxelles, agressée en face par un immeuble de bureaux des années ‘50 aux impostes bleues pour contrefaire la couleur du ciel qu’elles masquaient impunément. Imposture. J’ai d’abord payé au guichet comme à la gare et je me suis essuyé les pieds sur le paillasson qui me disait « Welcome » en-dessous de trois petits cochons rigolards. Je n’ai pas voulu décrypter ce message. On m’a attribué une psy qui s’est présentée : « Wanda ».

  • Wanda, c’est polonais ou portugais ?
  • On n’est pas ici pour parler de moi, a-t-elle répondu assez sèchement.

Une femme très jeune, bien faite, mince, mais sans maquillage, fade, chignon tiré roulé, attifée en vieille fille, histoire de paraître expérimentée sans doute.

Je ne savais que lui dire. Après lui avoir avoué que je n’avais jamais eu l’envie de coucher avec ma maman que j’adorais, ni de tuer mon père qui m’était indifférent, je me sentis au bout du rouleau verbal. Faute de sujets, je lui ai subitement déclaré que ses bas en laine et ses godillots ne l’amélioraient pas : il faisait beau, elle avait l’air de s’apprêter à traverser un champ boueux et enneigé. Nous nous sommes quittés là en fixant l’heure du rendez-vous hebdomadaire.

A ma deuxième visite, je cherchais vainement quoi exprimer. Elle était d’une neutralité effrayante ; face à moi, elle attendait, sans me donner la moindre piste. J’ai parlé des reproductions sur ses murs, de mes goûts en art et finalement, je me suis laissé aller à lui dire en termes très polis que son chignon la vieillissait, que sa robe sac en toile de jeans n’était pas très féminine et qu’elle devrait s’arranger un petit peu. Elle m’a ouvert la porte en me rappelant que c’est de moi qu’il s’agissait.

A la troisième consultation, j’avais réglé à l’avance, comme à chaque fois, chez la secrétaire et, miracle, elle m’a accueilli cheveux dénoués, maquillée, dans un ravissant chemisier blanc, petite jupe de satin noire seyante, bas transparents et escarpins élégants.

  • Ca alors ! Magnifique ! Vous êtes superbe, méconnaissable, ça vous va bien.
  • Oui, mais c’est terminé !
  • Comment, comment ?
  • Je ne veux plus vous voir. Vous, vous avez besoin d’une psychanalyse pure et dure, trois fois par semaine, sur un divan. Vous êtes un cas. En ce qui me concerne, c’est terminé. Partez.

Tout cela sur le pas de la porte : viré comme un malpropre.

Tant qu’à faire, j’ai attendu dehors dans ma voiture, bercé par mes cassettes de « La Cenerentola ». J’ai interrompu pour les infos de 13 heures : Jacques Delors sera probablement le prochain président de la Commission Européenne et c’est Wim Wenders qui remporte la Palme d’or du festival de Cannes avec Paris, Texas. Un type erre dans le désert du Texas sans boire. Je ne connaitrai pas la suite : Wanda émergé de son Centre pour onduler jusqu’à la gargote au coin de la rue.

Assoiffé, je l’ai rejointe d’un pas inspiré. Elle m’a dédaigné avec ostentation. Je me suis livré à quelques pitreries, elle m’a lancé « pas drôle ».

  • Pas de rôle ? Mais nous n’avons que des rôles. Vous n’avez pas lu Alice Eagly ? Ça vient de sortir : « Rôles sociaux et rôles de genre ».  Nous jouons des rôles sur une partition que nous dicte la société. C’est le contexte social et sexué qui vous a menée vers une carrière du type aide, soins, soutien émotionnel et moi vers l’assertion et le contrôle. Pas de ma faute si je suis auto-suffisant, ambitieux et individualiste.

Elle a mordu son sandwich sans me quitter des yeux comme un chien teigneux m’aurait arraché un membre.

  • Nous sommes déjà en plein contre-transfert, lui dis-je.

Je me suis mis à jouer Lacan. Volubile, j’avais retrouvé l’usage de la parole.

  • L’image de ton corps passe par celle que tu crois que j’imagine dans mon regard et dès lors mon regard est essentiel pour ce qui touche à ton essence narcissique.

Elle a enfin souri. J’ai gardé le tutoiement, sans autorisation.

Elle a payé et s’est préparée à partir. J’ai annoncé la pluie pour la garder près de moi. Et me voilà singeant les Sioux dans une gesticulation absurde et sonore. En une minute, le ciel s’est obscurci et un déluge s’est effondré sur la ville. Elle a eu froid, s’est rapprochée et ce fut notre première esquisse de baiser. Nous ne nous sommes plus quittés  pendant quatre ans. Maintenant c’est fini, alors je viens chez vous.

  • Comment êtes–vous venu chez moi ?
  • Wanda persiste pour une psychanalyse. J’ai bien aimé « La Mémoire trouble », alors j’avais pensé à Jacqueline Harpman, mais elle sent trop la cigarette. Et puis je vous ai vue à une conférence avec Jacques Sojcher, je me suis dit que ça ne pouvait être que vous. Une psy qui s’appelle Flemme, ça ne doit pas être fatigant, couché sur un divan. J’ai raté votre passage à Apostrophe, je n’ai pas la télé, mais je vais acheter votre livre, « Freud et ses patients », maintenant qu’il est sorti en poche.
  • Fichez-moi le camp !

Dans ma voiture, j’ai mis les quatre CD de « Tristan et Isolde ». Je n’aime pas Wagner, végétarien antisémite, sauf Tristan. Trois heures quarante, j’ai attendu Isolde-Lydia, celle qui a le secret de baumes précieux capables de guérir les maux des hommes, mais elle n’est jamais sortie de sa maison. Ca ne peut pas réussir à tous les coups.

Paul Hanska

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