Comment avoir sa statue…

Comment avoir sa statue posthume sur la place Joachim XIII

Le Grand-Duc Héritier Siméon poussa un imperceptible soupir de soulagement en repérant Koltchak perdu au milieu des badauds massés sur le quai. L’anarchiste portait son regard vide en direction du train spécial qui entrait en gare, sa main droite profondément enfoncée dans la poche de son blouson taché. Mais seuls le Grand-Duc et lui-même savaient qu’elle se crispait sur le manche d’un long poignard effilé.

Le Maître de Musique leva sa baguette et Siméon se raidit dans son fringant uniforme de colonel de la Garde. Dans un ultime chuintement de vapeur, la locomotive s’immobilisa. Les enfants des écoles agitèrent leurs petits drapeaux, la Fanfare Royale entonna l’hymne national et Sa Majesté Joachim XIII descendit sur le quai recouvert de l’indispensable tapis rouge.

Emu par l’accueil de sa capitale, le bon roi de Serlande répondit par quelques saluts timides aux ovations de la foule. Il était comme à l’accoutumée en redingote et Siméon lui trouva plus que jamais l’allure d’un petit boutiquier de province endimanché. Le Grand-Duc Héritier se força néanmoins à sourire et, suivi de la volée des dignitaires, s’avança à la rencontre de son souverain.

  • Bienvenue au nom du peuple serlandais, Sire ! s’exclama-t-il de sa belle voix profonde. Puis-je espérer que ce séjour à l’étranger n’a pas trop fatigué Votre Majesté ?
  • Du tout, mon neveu, du tout. Il n’empêche que je suis bien content de rentrer chez moi. Que ces braves gens sont donc gentils, ajouta Joachim en souriant aux enfants des écoles.

Ecartant d’un geste sec les dignitaires empressés, Siméon entraîna son royal oncle.

  • Les voitures nous attendent, Sire. Avant une heure, nous serons au Palais. Il nous faudra bien ce temps-là car les rues sont noires de monde tant le peuple était impatient de revoir Votre Majesté.

Le sourire chaleureux du Grand-Duc dissimulait avec peine une nervosité croissante. Le moment était imminent. Et en effet, un grand cri partit de la foule. Bousculant ses voisins et brisant le cordon des policiers, Koltchak, poignard au poing, s’élança vers le roi.

Siméon avait déjà sorti son pistolet de sa gaine et, tel un personnage de western, tira de la hanche sur l’anarchiste à la seconde précise où celui-ci allait commettre son horrible crime. Mais la main du Grand-Duc tremblait d’énervement et sa balle se perdit en plein coeur d’une brave matrone innocente. Koltchak se sentit trahi et n’y comprit rien. Réagissant d’instinct, il lança son poignard sur Siméon au même instant où celui-ci faisait feu une seconde fois. Le front de l’anarchiste éclata, souillant de cervelle et de sang les guêtres blanches du Ministre des Joies et Plaisirs. Tandis que le Grand-Duc Héritier, la lame du poignard profondément plantée dans l’épaule, tombait aux pieds du roi.

Quand Siméon émergea de son inconscience, il n’ouvrit pas tout de suite les yeux. D’abord faire le point. Il avait mal. Il était blessé. Blessé ?… Ah, oui, Koltchak. Le misérable ne saurait jamais pourquoi il avait été abattu par celui-là même qui l’avait payé pour tuer le roi. Abattu AVANT d’avoir rempli son contrat, ce qui était contraire à toutes les règles. Mais cet imbécile n’était qu’un pion sans importance. Le pion qui devait permettre à Siméon de montrer publiquement son dévouement à son oncle royal…. Aah, que ces trépidations le faisaient souffrir ! Où était-il ?… Le roi ! Le roi, ce benêt qui dilapidait le trésor royal à vouloir faire le bonheur de son peuple… Le fou ! Il était plus que temps que le Grand-Duc prenne la situation en mains. Dommage que la malchance ait voulu qu’il fût blessé. Malchance ?… Mais non, voyons. Sa blessure ne devait pas être bien grave et pour le peuple comme pour les dignitaires et l’opinion publique internationale, il serait un héros. Un héros incontestable, indéniable, indiscutable. Et tout à l’heure, quand la voiture de Joachim aurait explosé, ce sera en héros qu’il montera enfin sur le trône…. Mais d’où diable venaient ces secousses ?… Bon, où en était-il ? Ah oui, la bombe sous le châssis de la voiture du roi, réglée pour exploser à 15 heures précises, délai qui tenait compte de l’inévitable retard dû à l’attentat manqué. L’explosion aurait donc lieu sur le trajet vers le Palais, tuant en prime l’aide de camp et le Premier Conseiller de son oncle, dont il aurait de toute manière fallu se débarrasser. Plus le chauffeur, les gardes du corps et quelques badauds, du menu fretin. Tout allait bien. Fort bien. Et Siméon ouvrit les yeux.

Un visage de femme était penché sur lui, encadré d’une coiffe d’infirmière.

  • Regardez, il revient à lui.
  • Le roi, demanda-t-il d’une voix hésitante. Où est le roi ?

Le visage du docteur Marlek, le médecin personnel du roi, remplaça celui de l’infirmière.

  • Il est sauf, Monseigneur. Grâce à vous, grâce à votre courage, Sa Majesté répond en ce moment même aux acclamations de la foule massée sur le parcours du cortège.
  • Vous êtes un héros, Monseigneur fit la voix pleine de dévotion de l’infirmière.

Soulagé, Siméon se détendit. Tout allait bien  Mais que ces secousses étaient pénibles…. Ah, oui, l’heure, quelle heure était-il ?

  • Quelle heure est-il ? demanda-t-il avidement ?
  • Vous ne devriez pas parler maintenant, Monseigneur, vous avez perdu beaucoup de sang.
  • L’heure, Marlek, je veux connaître l’heure exacte !
  • Il est trois heures moins deux, fit le médecin en consultant de mauvaise grâce sa montre de gousset. Mais cessez de vous agiter ainsi, je vous en conjure.

Trois heures moins deux !  Merveilleux ! Dans deux minutes, il serait roi. Siméon 1er, Roi de Serlande !

  • Où sommes-nous, Marlek ? je me sens secoué comme un vieux sac.
  • En route pour l’hôpital militaire, Monseigneur. Mais une partie de cette route est en travaux. Aussi, pour que le trajet vous soit moins pénible, Sa Majesté a insisté pour que nous prenions sa voiture personnelle, plus confortable qu’une ambulance. Sa Majesté a exprimé… Monseigneur ?… Monseigneur ?… Ciel, il s’est évanoui. Chauffeur, roulez-moins vite, voyons, ces secousses tuent Monseigneur…

Jean Van Hamme

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