Délivrez-nous des vacances !

Si pour certains, le travail est une pénible interruption des vacances, pour d’autres cette période de non-travail est le temps de tous les dangers. La nature a horreur du vide.

Comme la mort se définit par l’absence de vie, les vacances se définissent par leur contraire, par le travail dont elles constituent la suspension temporelle. Travaillus interruptus. Ceux qui n’ont pas de travail n’auraient dès lors jamais de vacances. Depuis l’invention des congés payés, les esprits et les corps sont condamnés à une jachère annuelle. Une inactivité effrayante, un manque à combler dans l’urgence. Une demande que le Club Med ou Walt Disney se sont empressés de rencontrer. Bien avant Pierre Perret, les colonies de vacances prenaient des allures de colonies pénitentiaires. La condamnation légale aux loisirs forcés s’est assortie de peines dont les moindres ne sont pas les vacances organisées.

L’interruption du travail, c’est aussi le temps retrouvé pour s’occuper enfin de tâches domestiques reportées. L’intellectuel se met à bricoler, maniant pinceau ou marteau, histoire de s’occuper les mains et l’esprit, comme on zappe devant une télé. Pour lui, visser, scier, clouer, ce n’est pas travailler. Et le travailleur à la chaîne découvre, en vacances, que la lecture peut être fatigante.

Dieu, magnanime, a inventé les vacances, les touristes en short et sandales japonaises pour alléger la peine du travail. A l’âge d’or, le travail n’existait pas encore. Les fruits s’offraient sur les arbres, le gibier tendait son cou à l’homme qui n’avait plus qu’à y mordre mollement. Puis vint le châtiment, la faim , le froid, le besoin et leur triste conséquence, le travail, que les Romains et les Egyptiens considéraient comme une malédiction.

Depuis cinquante ans, la durée du travail rétrécit comme peau de chagrin et des sociologues furent engagés en masse pour analyser comment le peuple pourrait s’occuper durant un temps de loisirs devenu envahissant. Les livres consacrés à la civilisation des loisirs se vendaient bien, même s’ils ne pouvaient apporter de réponse à l’angoissante question.

Insidieusement, un temps du troisième type s’est inséré dans la brèche entre temps de travail et temps de loisirs, le temps intermédiaire, ne relevant ni de l’un ni de l’autre : temps de transport, temps des attentes, pour l’ouverture des compteurs de gaz, pour les formalités administratives, pour qu’un guichet se libère à la banque ou à la poste, un temps fourmi qui grignote sans relâche.

Partir, c’est mourir un peu. Les villes se vident comme des cuvettes, l’exode a débuté, les embouteillages se déplacent. Vidange, purge des cités dortoirs et des esprits.

Les vacances seraient l’occasion de se divertir, se distraire, se tirer hors du quotidien et du travail, de changer de chemin. Le mot congé vient d’un terme latin signifiant une invitation à circuler. Circulez, y a rien à voir ! Aujourd’hui, pendant les congés, on circule pour voir. Voyages initiatiques à la côte, où les esprits encore vagues se préoccupent de l’infini et prennent la mesure de la liberté. Esclave temporairement affranchi, le travailleur sur sa serviette de plage s’imprègne de son « habeas corpus» comme d’huile solaire à la bergamote. Il prend enfin ses aises, jouit de ce blanc-seing qui permet à son épouse de montrer les siens. Les femmes lâchent la bride elles aussi, arborent un string à la limite du conceptuel. Les accus se rechargent à l’énergie solaire. Les gens aisés prennent enfin leurs aises, ceux qui le sont moins vivent sur leur découvert, bancaire. Liberté intérimaire, relâchement, relaxe, on n’hésite pas à brailler débraillé, sans licol mais non sans alcool. Liberté, licence, libations.

Vacance de l’amour .Les cités vides ont leurs vestales, quelques maris abandonnés, en état de viduité temporaire. On pratique le veuvage, comme pour les pigeons. Cruelles séparations, apéritives des amours de vacances.

Les magistrats travaillent en chambre des vacations, d’autres optent pour les vacations en chambre. Le temps des records, le grand chelem, on roule des mécaniques.

Pendant les vacances, travailleurs et travailleuses sont en disponibilité. Disponibles. Enfin ? Mais tout départ implique un retour, il n’y a pas d’aller simple. Au-delà des limites, les tickets restent valables en vacances. Profitons de l’instant, mérité de haute lutte. Pour les obtenir, que n’a-t-il fallu assumer de réunions où on n’est pas unis, percevoir un traitement pour être maltraité ? Décollé des collègues, les doigts sur les pommes d’amour, l’homme s’épanouit enfin autrement que par le sacro-saint travail. Sea, sex and sun. Boire bouffer bronzer, autres B en option. Un forfait sports compris (pour les sports de base s’entend, les autres moyennant léger supplément, comme l’indique le renvoi par astérisque aux petits mauvais caractères de bas de page). De l’eau turquoise comme celle des cuvettes de la direction. Un buffet débordant aux confins du Sahel. Les vacances permettent de construire les différenciations sociales. Un cadre en short à Torremolinos n’est pas du monde

d’un cadre en short aux Maldives, aux Seychelles, à Saint-Bart’ ou à l’île Moustique (île privée, quatre-vingt-cinq résidences à louer). Quand bouchers et coiffeurs roulent eux aussi en « BM », il ne reste que les vacances pour affirmer son statut. De préférence là où tout un chacun peut le voir. À défaut, pour ceux qui fréquentent des paradis confidentiels, il faudra en organiser la publicité au retour. Après avoir cherché à tuer le temps, c’est enfin la rentrée et la chasse au temps perdu.

Paul Hanska

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