Dernière chambre

Ça y est, j’y suis.

La chambre ouvre sur de vastes fenêtres, derrière le double vitrage, le parc, les bruits de la circulation, les oiseaux des grands arbres muets.

La chambre, ma chambre, est située au deuxième étage, jusqu’où les odeurs de cuisine grimpent encore.

Ça y est, j’y étais, on y serait tous un jour ou l’autre, au pied de ce matin où il faudrait se décider à ne pas rentrer chez soi le soir et à emménager un peu plus loin, dans la dernière chambre, où ça continuerait encore un peu.

J’ouvre les caisses, les boîtes, les coffrets, les fardes, les chemises, j’ouvre, je classe, et je referme vite, c’est assez pour aujourd’hui.

Je vais me coucher sur un lit confortable, lit simple, une place, un oreiller, un dessus vert bouteille, ça passe, ça passe comme le reste, la chambre n’est pas très grande, le lit devient un peu n’importe quoi au fil de la journée : un canapé, un fauteuil d’appoint, un bureau de campagne…

Une armoire, une table basse, un lampadaire en fausse pâte de verre et un papier peint piqué de petites fleurs roses.

À l’horizon, un monde tellement lointain, tellement rétréci que je tire souvent les tentures depuis mon arrivée. Tout va bien, les infirmières sont charmantes, les aides-soignantes encore plus, quelques hommes aussi mais minoritaires comme toujours, beaucoup d’Africaines au sourire bienveillant et aux yeux de merveille, une sorte de dernier voyage. Leurs mains sont douces, j’aime quand elles me lavent le dos en riant.

Le vrai problème, c’est le classement. Comment vais-je reclasser ce que j’ai déclassé ce matin, que je reclasserai cet après-midi et qui sera peut-être encore dispersé sur mon couvre-lit ce soir ? Où vais-je mettre ce qui n’a pas de place ? Ne plus m’encombrer ! Alors j’invente des critères d’élimination sommaires: les photos dépassant 10 cm de hauteur seront sacrifiées d’office et celles de hauteurs proches, mises en attente, les objets hors d’usage seront relégués dans la boîte d’accueil pour ceux et celles qui y trouveraient leur bonheur.

Le papier peint est frais, rien à dire, le pavement est propre, toujours rien à dire, les tentures sont pimpantes et le coin douche-wc impeccablement entretenu. Je dois donc me concentrer, si je veux emménager avec panache dans ma dernière chambre, sur quelques questions de base.

J’ai donc décollé l’armoire qui sert de garde-robe vers le centre de la chambre pour dégager le mur. Quand elle fut proche du lit, je découvris avec bonheur un nouvel espace libre où je pourrais installer une chaise longue pour y faire ma sieste.

Mais l’armoire touchant le lit ne pouvait plus s’ouvrir, ses portes étaient coincées et je ne savais comment en repoussant le lit vers la fenêtre gagner ce mètre qu’il aurait fallu pour disposer de ce nouvel agencement des choses. Mon lit en glissant vers la fenêtre venait malheureusement heurter la table basse et je dus donc me résoudre à la déposer sur le lit les quatre pieds en l’air.

Depuis le matin, cette question d’espace devenait centrale. Comment allais-je marquer cette chambre de ma présence alors que tant de gens y avait déjà vécu?

Une vision puissante et évidente m’apparut : repousser le lit vers la fenêtre et ainsi permettre aux battants de l’armoire de s’ouvrir. Mais un méchant vent coulis glissait sous cette large fenêtre et je dus sacrifier une couverture pour calfeutrer le tout. C’était une mauvaise idée de risquer pneumonies et catarrhes.  Je repoussai alors le lit vers la porte d’entrée, j’étais chez moi et je ne gênerais personne. Ce qui fut fait. Un magnifique espace se dégageait et je plaçai alors la table basse au centre.

Couché sur le lit, je réfléchis longuement à une disposition encore plus subtile. Je me résolus donc à déplacer à nouveau le lit vers le centre, à repousser la table sous l’appuie-fenêtre et à faire glisser la garde-robe dos au mur. Tout était en place. Je me reculai et admirai mon travail.

C’était sobre, simple et harmonieux.

Quelqu’un frappa à la porte…

– Entrez !

– Alors Monsieur Simon, tout va comme vous voulez ?

L’infirmière fit un pas dans la chambre et jeta un regard circulaire sur mon domaine.

Elle sourit, me souhaita bonne nuit et ajouta…

– Je vois que tout est en ordre…Dormez bien.

Elle éteignit la lumière du plafonnier en refermant doucement la porte.

 

Daniel Simon

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