Eulalie déménage

Eulalie et l’amour (roman par nouvelles) – 9ème épisode (lire les autres épisodes)

Léonard de Vinci, il a voyagé partout, dans toute l’Europe.  Et à l’époque, figurez-vous, des cabinets de toilettes ethniques plus exotiques les uns que les autres ! Trente manières différentes de se soulager, en Europe, debout, assis, accroupi, en suspension dans le vide; des centaines d’espèces de mouches à m… différentes.  Et une gastronomie effroyable précisément pour s’assurer que l’on honore régulièrement ces endroits exotiques. Oui, quel héros, mais aussi quel génie!

Raphaël ?   Le Corrège ? Ils ne restaient pas en place !  Plus proches de toi, les peintres flamands ? Ils sont tous passés par l’Italie, tous !

Et toi ? Cela fait deux ans que tu n’as pas quitté Woluwé-Saint-Lambert, à part une ou deux escapades malheureuses à Marcinelle (tes lecteurs en ont lu le compte rendu dans un épisode précédent de tes aventures), ou la décoration d’un salon de coiffure dans le Condroz, ce qui n’est quand même pas particulièrement nourrissant pour l’inspiration. Certes, tu n’es pas – encore – comme Léonard, bien que tu aies reçu, déjà, quelques éloges remarqués pour la décoration à fresque de la pizzeria Positano. Le succès viendra, mais pour cela, il faut nourrir ton inspiration. C’est vrai, quoi. Cela fait deux mois que tu ne bouges plus de ton appartement ! Tu rêves de cabinet des curiosités romains, de châteaux en Bohême, voire même de postes de commerce avancés sur le fleuve Congo (un peu moins du dernier, quand même).

Et puis, comment trouver des clients, si tu ne sors pas de chez toi ?

Pourtant, les avis divergent :

  • Reste chez toi ! citronne ton presse-citron Alessi en acier chromé.
  • Ne me sois pas infidèle ! Je ne permettrai pas que tu te lèves, gronde ton canapé, que tu soupçonnes d’apprécier la forme de tes fesses.
  • Viens ! Rejoins-moi! sussure ton oreiller de sa voix sensuelle, depuis ta chambre.
  • Ne me laisse pas ! supplie ta théière électrique. Il est bientôt 5 heures, rappelle-toi de ton serment : chaque jour tu m’honoreras !

Mais l’Art est un amant exigeant, il demande de toi le sacrifice de ton confort (tiens, comment appelle-t-on les muses de l’artiste féminin ? Les musons ?)

Bref, il faut bouger. BOU-GER.

Tu ne peux pas te reprocher de n’avoir rien fait. Tu as écrit à différentes écoles d’art pour demander des bourses, mais sans grand succès.  Et puis, voyager à la bohème demande quand même un minimum de moyens, et on ne peut pas dire que de ce côté, tes arrières soient couverts.  Une fois le billet de train payé pour Paris, il ne resterait plus qu’à proposer tes services à l’armée du salut…

Mais alors, il y a quand même une solution : tu restes en ville, mais tu déménages.  Tu restes près de tes clients, tu changes ton univers mental. Voilà un bon choix stratégique ! C’est absolument assommant, dépourvu du moindre risque ; voilà exactement le genre de décisions que tu devrais prendre plus souvent. Eulalie sait enfin mener sa vie ! Et puis, si le nouveau loyer est encore plus modéré que le tien, tu auras de la marge pour voyager; en voilà un plan malin ! Tous les mois, 100 Euros d’économie : tous les trois mois, un ticket de bus vers Florence et une chambre d’hôtel avec la vue sur le David qui te fixe de son air buté de brute de village…

Une décision stratégique se conjugue immédiatement en une arborescence de décisions tactiques, tous les chefs d’état-major du monde vous le diront.

Pour toi, deux étapes.

Un, donner en location – cher – ton appartement actuel : idéalement bien placé, contemporain, ajoutant à son caractère indéniablement fonctionnel le charme d’avoir fait fonction de studio d’artiste.

Deux, prendre en location – bon marché –  un diamant caché : un espace situé sous la flèche de la cathédrale, plafonds à 17 mètres du sol ? Un entresol inattendu dans le palais baroque des Czetwertinski, niché au-dessus du hall d’apparat, éclairé par l’oeil de boeuf orné de franges tarabiscotées qui, de loin, semble si petit, mais mesure en fait 3 mètres de diamètre ? Un ancien hall de montage des hauts fourneaux Schmolz, qui te permettra de réaliser les plus grandes peintures du monde (ou en tout cas d’Europe, parce qu’en Chine, à ce qu’on dit…) ?

Peut-on faire confiance aux hommes qui travaillent dans les agences immobilières ?  Sont-ils honnêtes ? Sont-ils universitaires ? Sont-ils sérieux ? Cultivés ? Feraient-ils de bons maris ? Quel est leur plan de carrière, exactement ? Les notaires, bon, ça, on sait. Les banquiers, aussi … c’est déjà un peu plus douteux, les chemises sont parfois un peu plus économiques, mais au moins, elles disent ce qu’elles veulent dire.  Mais les agents immobiliers… comment dire… Un peu trop bien habillés, peut-être ? Un peu trop jeunes pour être rassurants ? Ils parlent un peu trop ?

Tu considères le tien avec perplexité, et c’est bien partagé. Les électriciens diraient : « Le courant ne passe pas ». Il n’a pas l’air de comprendre cette idée d’un entresol dans la tour ouest de la cathédrale, dont tu serais pourtant la plus belle cloche ! Il te propose des choses carrées, avec des cuisines américaines, ce qui ne présage rien de bon, question gastronomie. Le budget est un peu un problème, bien sûr… Il aurait aimé ajouter un zéro, il te l’a vraiment demandé, comme ça ! Mais toi, tu crains la spirale de l’endettement, les huissiers avec des hauts-de-forme, la prison pour dette, en haillons et les cheveux défaits dans une cave avec un soupirail garni de barreaux, les rats, tout ça. Alors, tu ne tricheras pas. Il devra s’arranger avec deux zéro derrière le premier chiffre (qui lui, devra être inférieur à 5 – disons 6…).  Soupir. Frémissement de gourmette. Un « revenez me voir » avec une pointe de dégoût…

***

Le temps a passé. Tu as reçu des candidats locataires, et cela t’a un peu démoralisée, car ils te donnent comme un reflet de ton propre statut, et ce n’est pas si drôle… Tes arguments commerciaux sur le statut informel de « studio d’artiste » qu’a acquis ton appartement de par ta présence comme locataire ne fait aucun effet au plombier syldave, au couple de junkies, à la fille-mère marocaine, qui s’étonnent plutôt du caractère exotique de ton système de chauffage, s’inquiètent de la mise aux normes européennes de ton installation électrique…  C’est décourageant, à la fin ! Où est la poésie ?

De l’autre côté aussi, déception. Les gens n’ont-ils donc aucun goût ? Mais dans quoi logent-ils ?! On t’a proposé des studios dans des blocs sans âme, un réduit derrière une chaufferie, un truc au-dessus d’une boucherie hallal. Tu ne sais plus quoi inventer pour refuser. Des heures, que tu as passées dans la FIAT typo de ton margoulin… Vous ne pouvez littéralement plus vous sentir !

Et puis, un jour, le miracle : un appartement suffisamment spacieux, bourgeoisement situé, fonctionnel, tout cela pour un prix juste supérieur au tien. A prendre ou à laisser. Décision immédiate requise, car le locataire actuel, t’assure-t-on, est une vieille fille acariâtre et versatile. Oui. Donnez votre accord par écrit, par fax, oui, ça va aussi. Passez à l’agence, on vous donne immédiatement l’adresse et un double des clés.

Bon, inutile de t’accabler.  Bien sûr, tu aurais dû comprendre immédiatement.  Tu aurais dû éventer le complot dès que tu as vu l’immeuble.  Tu aurais dû, tu aurais dû… Alors oui, c’était la nuit, tu étais fatiguée, mais quand même… (fumes-tu de l’herbe, parfois, Eulalie ?).  C’est vrai que l’endroit te semble familier, bien familier. Passé le seuil, il est trop tard :

  • Bonjour Eulalie, dit ton grille-pain ;
  • Tu as pensé à faire les courses, demande le presse citron ;
  • Tu es en retard, siffle la théière ;
  • Viens t’asseoir suggère le fauteuil (quel obsédé, celui-là).

Lambert Despiennes

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