Eulalie et l’amour 5. – Per-Arne

Biennale de Venise !

Bon… d’abord, il y a Venise, bien sûr;  c’est merveilleux, ce paysage urbain ! Ce serait mieux d’avoir le temps, d’ailleurs.  Mais cette fois-ci…

Tu es arrivée hier à l’aéroport de Trévise, à l’invitation des organisateurs de la prestigieuse biennale de Venise.  Tu espérais un accueil plus auguste. Mais à ton âge, on est déjà content quand on te promet une enveloppe pour le remboursement des frais…  Tu as dû te débrouiller pour atteindre Venise par un trajet en autocar miteux à travers des zones industrielles interminables…  Qui a eu l’idée saugrenue d’entourer Venise d’une ceinture industrielle digne de la région d’Anvers ? Puis, la foule anonyme dans les vaporetti, les valises, le pesant appareil de photo. Puis, la résidence appartenant à la biennale : froide et impersonnelle, mais au moins échappes-tu aux hôtels kitsch pour romance de deuxième main…  Ah, oui, la chaleur aussi.  Ciel gris, chaleur étouffante, comment peut-on vivre comme cela ?  Ils font comment, les vénitiens ?

Le commanditaire avait l’air si pressé ! Tu n’as pas eu le temps de faire une valise ! Tant pis.  Avec le cachet qu’on t’a promis, tu te referas une garde-robe. Le rendez-vous est fixé aujourd’hui à 18 heures, il est 17h49, tu ne sais pas combien de temps il te reste à marcher pour arriver aux Giardini Publici, et du reste, tu es complètement perdue.

Peut-on se perdre à Venise ? Mais bien sûr !  La ville est faite pour cela, et c’est pour cela qu’on y vient, aussi.  Et comme les Vénitiens sont tous morts de vieillesse, il n’y a personne dans la rue pour te renseigner.  Et puis, aussi, ces grandes auréoles sous tes bras…  on doit les voir de la lune !  Heureusement, les italiens sont eux aussi toujours en retard…

***

  • Ah ! Mademoiselle ! Nous nous inquiétions…  J’espère que vous n’avez pas eu d’incident pendant le voyage. Je vois que vous avez couru…  Laissez-moi vous présenter le Docteur Lingeri, le Professeur Camuso, la Doctoresse Pietrini et moi-même, Pietro Precioso.  Je propose que, sans perdre davantage de temps, nous entrions immédiatement dans le vif du sujet…

Cette assemblée, malgré la chaleur, n’a pas produit depuis le matin la plus petite gouttelette de sueur.  Alors que la lagune vibre de chaleur, que les glaces fondent et que les arbres transpirent, ils sont nets, impeccables. Le Docteur Lingeri, illustrissime recteur de la faculté d’art de Venise,  porte un complet gris clair de très-excellente coupe, une chemise bleu claire légèrement cintrée, des chaussures qui inspirent le respect. Madame Pietrini, malgré sa soixantaine, affiche un décolleté encore très actif, et un tailleur chanel qui donne la même impression.  Pietro Precioso n’est pas en reste, bien sûr, ni le professeur Camuso. Tu ne te sens pas très maligne avec tes jupes à l’indienne et tes souliers plats…

  • Il s’agit, mademoiselle, d’assurer la décoration du pavillon norvégien.  Comme vous le voyez, la biennale est encore fermée, et n’ouvre que demain. Etes-vous sûre de n’avoir rencontré personne en arrivant ?  Les pavillons ouvrent demain pour la presse, il ne nous reste que quelques heures, et des dégâts malheureux ont été occasionnés à la décoration intérieure.  Oh, pas grand-chose : quelques éraflures dans la peinture, mais il faut que tout soit parfait pour la visite de la presse. Vous êtes, me dit-on, spécialisée dans les faux marbre.
  • 0ui, oui… mais… comment avez-vous eu mon adresse ?
  • Nous sommes convaincus que vous conviendrez parfaitement.
  • Néanmoins… n’existe-t-il pas d’excellents artistes en Italie ?

Monsieur Precioso semble hésiter un instant, puis, dessinant un sourire glacé de ses lèvres minces :

  • Votre école a grande réputation. Nous devons également nous assurer qu’une certaine proportion de nos commandes soit effectuée par des artistes étrangers. Cela renforce les échanges culturels, comprenez-vous?
  • Ma ! et la presse ainsi que les partenaires internationaux nous demandent qu’il y ait également des étrangers employés… Vous tombez dans ce quota-là, si vous me suivez, ajoute Madame Pietrini, qui n’a pas l’ai de mâcher ses mots…

Tu suis parfaitement.  Tu comprends aussi qu’il importe que ces étrangers soient légèrement moins qualifiés que les artistes locaux : c’est important aux yeux du Monde : te voilà rassurée; tu es la personne qu’il leur faut.

  • Suivez nous, à présent : assez perdu de temps. Nous allons vous montrer votre lieu de travail.

Tu suis. On arrive dans le pavillon norvégien. On entre, on s’habitue…  et tu pousses un cri perçant !

Tu es dans une sorte de salon rococo, outrageusement orné et doré, d’environ dix mètres sur cinq.  La surface du sol est presqu’entièrement occupée par un bassin, profond d’environ un mètre.  Au beau milieu de ce bassin flotte un cadavre.  Il est probablement noyé depuis plusieurs heures, car sa peau est blanche et déjà fripée.

Ce qui te frappe ensuite, c’est l’odeur ; lavande ; propreté.

C’est le parfum intime du Professeur Camuso, au cou duquel tu t’es accrochée.

Le professeur, à voir son air pincé, semble d’ailleurs avoir été frappé par ta propre odeur également…

Tout va bien.

Tu te reprends.

Tu as déjà affronté des situations plus difficiles…  mais à ce moment précis, tu serais bien incapable de dire laquelle…

  • Broumf… hmm, intervient fort à propos le professeur Precioso, je vois que vous venez de faire connaissance avec Victor. Victor est un mannequin, bien entendu, reprend Precioso, esquissant son très fin sourire. Il nous parvient directement d’Oslo.  C’est une œuvre d’un réalisme confondant de Per-Arne Lundquist Elle représente lui-même, tout simplement.  Une sorte d’auto-portrait.
  • Hhaahh…
  • …et le clou du pavillon norvégien pour la Biennale qui devrait s’ouvrir demain, si vous travaillez suffisamment vite cette nuit.
  • Vous comprenez, reprend Precioso, qui semble s’amuser beaucoup, il s’agit d’une illustration de la fragilité de la nature face à l’art, un message à la fois ironique et fort sur la révolte face au mouvement des modes. L’artiste lui-même se pose, par son sacrifice, en rédempteur de l’art Eternel.
  • Hhahon ? Hohh…
  • Bien, bien, bien… (silence) ce qui nous occupe en l’occurrence, Mademoiselle, c’est le mur ouest.  Non, ouest.  L’autre côté. Là, exactement.  La température extérieure ainsi que celle de l’eau, nécessaire à la bonne conservation de Victor, ont occasionné quelques dégâts aux peintures de la pièce.  Rien de très sérieux, comme vous le voyez, mais nous avons besoin de vos services.  Je vois que vous avez apporté votre matériel… C’est très bien. Mais nous préférerions que vous utilisiez celui du peintre qui avait effectué les décors, pour la cohérence des retouches.  Il serait même à vrai dire plus pratique que vous utilisiez ses propres couleurs, qui sont ici.   Vous pourriez ensuite, à nos frais, rester à Venise pendant la durée d’ouverture du pavillon pour effectuer les retouches qui s’avèreront certainement nécessaires…  Si vous n’avez pas d’objection, bien sûr, à travailler avec Victor. Nous vous demandons néanmoins de ne pas toucher au mannequin lui-même, qui est assez fragile (fin sourire).
  • Je… ne… oui…
  • Affaire réglée, alors, vous m’en voyez ravi ! Venez, Professeur, ne prenons pas le temps précieux de notre jeune artiste. Je crains que vous ne voyez pas votre lit ce soir, mais vous pourrez amplement vous reposer dès demain.

Les voilà partis.  Tu es soulagée.  La présence de Victor est presque chaleureuse comparée à celle de ces messieurs.

Tu es bien sûr humiliée d’avoir eu l’air aussi godiche, mais à tout prendre, te voici dans le temple de l’art, avec un contrat pour quelques semaines au moins.  Cela ne pourra qu’être avantageux pour ton maigre CV, et nullement désagréable, puisque tu es à Venise à charge des organisateurs.  Tout n’est pas négatif.

La nuit est à présent tombée.  Dehors, pas de bruit.  L’enceinte de la biennale est fermée, et tu as bien l’impression que l’on compte sur toi pour passer la nuit ici.   Et ce cadavre !  On croirait qu’il va frémir … Quelle horreur…

Mais il faudra s’habituer à Victor, puisque tu vas vivre avec lui pendant trois mois ! Tu te mets au travail. La décoration n’est pas fameuse, le travail est un peu trop appuyé, comme si l’on avait voulu proclamer le faux ; il est vrai qu’il s’agit de temporaire, pour un pavillon d’exposition.  Et puis, peut-être est-ce là le message de l’artiste de mauvais goût qui a commis cette œuvre d’art.  Provocation inutile, penses-tu, avec une pointe de morgue.

Ce qui t’étonne plus, en revanche, c’est la peinture… Elle est si récente que par endroits, elle n’est pas encore sèche !  Le travail, tu en es certaine, n’a pas été terminé il y a plus de 24 heures.  Comment les dégâts pourraient-ils être le fait de l’humidité ? Comment l’artiste a-t-il pu déjà avoir vidé les lieux ? Les commanditaires se trompent-ils tellement, ou bien mentent-ils ?  Et au fond, ces dégâts, ces éraflures, elles semblent avoir été faites au papier de verre, exprès…

Enfin, le travail ne sera ni très long, ni très difficile. Mais quelle chaleur !

Couleurs, dissolvant, le travail avance gentiment, et tu penses en avoir fini d’ici une heure ou deux.  Cela devrait être sec avant demain.

Bon sang, quelle chaleur !  Tu es en nage, les cheveux te collent sur les tempes. Si tu osais…  Au fond, tu es ici absolument seule, et ce n’est pas ce malheureux Victor…

Tu relèves tes jupes, et tu rentres dans le bassin.  L’eau est tiède et stagnante, mais c’est de l’eau.   Tu t’approches du mannequin, sans oser toucher à leur précieuse installation ; imagines seulement que Victor quitte le centre du bassin pour se coller bêtement au bord, comme n’importe quel lapin dans la piscine…  Quand même, quel réalisme…

Evidemment, tu es bien gênée quand la porte s’ouvre et qu’apparaît la fille du service de nettoyage, qui  lâche son seau et son balai et se précipite hors de la pièce en hurlant.

Tu t’empresses de sortir du bassin, mais ta jupe a pris l’eau et te ralentit.  Quelle sotte tu fais, te reproches-tu une fois de plus !

  • Ne vous affolez pas ! C’est Victor ! C’est Victor, cries-tu au service de gardiennage qui accourt à toutes jambes !

***

Bon.  Commissariat central de Venise.  La lampe dans la figure, comme dans les films. Tu as faim, tu es épuisée.  Mais il ne sera pas dit qu’un Carabinier italien aura manqué à la galanterie. Tu as été très correctement traitée et à tout prendre, le trajet dans le bateau de la prison a été infiniment plus confortable que celui de tout à l’heure en vaporetto.

Le commissaire ne t’est pas hostile (« Je ne suis pas hostile, mademoiselle ! J’essaie juste de comprendre ! »).

Tu aimerais bien comprendre aussi.  Comment as-tu pu passer quatre heures dans une pièce avec un cadavre sans donner l’alerte.  Tu as cru que c’était un œuvre d’art ? Les policiers présents dans la pièce ont du se retenir très fort pour ne pas pouffer de rire.

  • Vous prétendez ne pas connaître la victime ?  Soit : il s’agit de l’artiste lui-même, le grand Per-Arne Lundquist, mort noyé, peut-être après avoir été étourdi avec un objet lourd : un seau de peinture, par exemple. Sur lequel on trouve inopinément quelques-uns de ses cheveux et vos empreintes…
  • … Monsieur Precioso ? Bien sûr que je le connais, mademoiselle ! C’est le curateur de l’exposition ! Il est au-dessus de tout soupçon !  Et puis, comment en outre le juge pourrait-il soupçonner son beau-frère ?  Madame Pietrini ?  Nous ne connaissons pas de Madame -Pietrini, mais nous ferons des recherches sans faute…
  • … Car vous comprenez, mademoiselle, vous avez tout intérêt à collaborer avec la justice : nous pouvons comprendre le drame passionnel entre deux artistes étrangers, peut-être la jalousie.  Je suis certain que vous n’avez jamais eu l’intention d’assassiner M. Lundquist.  Peut-être même est-ce une maladresse ? Les jeunes femmes utilisent rarement les pots de peinture pour assassiner les messieurs d’âge mur. Tous ces éléments seront pris en considération. Une jeune vie comme la vôtre ne saurait être définitivement gâchée par un acte –comment dire?- tellement proche de l’art…
  • …Vous êtes fatiguée, Mademoiselle : il est très tard, en effet. Ecoutez, prenez le temps d’y réfléchir, nous en reparlerons demain. Vous devez malheureusement être notre hôte ce soir…  une construction du dix-huitième siècle, qui a remplacé nos célèbres plombs. Savez-vous que cette prison était alors considérée comme la plus moderne d’Europe ?

Dans le bateau-prison qui te conduit à ton île-prison, tu pleures amèrement, nullement consolée par le regard apitoyé du carabinier chauve.

***

  • Alors, mademoiselle, avez-vous réfléchi ?

Ton avocat s’appelle Aldiberto Algrandi. Ses initiales, AA, figurent d’ailleurs sur sa chemise. Il t’a expliqué, très paternellement, tous les avantages qu’il y avait à plaider coupable, et les risques représentés par la position contraire – ceci étant donné les apparences.

Dans le bureau du juge sont rassemblés quelques dignes messieurs, et tu frissonnes en pensant à la réunion de la veille.

  • Vous êtes donc entrée dans ce pavillon vers 14 heures ?
  • Oui, enfin, non, bien après : le soleil allait se coucher. Vous pourrez lire cela sur mon ticket de vaporetto.

Le juge hausse les sourcils.

  • Ah ? A-t-on retrouvé le ticket dans les effets de Mademoiselle ?
  • Euh, non, pas de ticket, non, Monsieur le juge, répond cet enfoiré de commissaire.

Surtout ne pas perdre contenance, t’a dit l’avocat.  Tu aimerais bien, pourtant…

  • Et à quand remonte la mort de M. Lundquist ?
  • C’est assez difficile à dire, Monsieur le juge. Les cadavres immergés sont assez facile à lire, généralement, car on peut calculer la décomposition des gaz de manière assez régulière. Dans ce cas-ci, cependant, la victime avait bu, et les vapeurs d’essence et de peinture ont peut-être retardé le processus de décomposition…
  • Merci pour ces informations très utiles, mais qu’est que cela nous donne au juste ?
  • J’y venais, Monsieur le Commissaire. Entre 36 heures 10 heures.
  • Vous ne pouvez pas être plus précis ?!
  • Avec mes excuses, Monsieur le Commissaire : l’alcool et les vapeurs d’essence des peintures, la chaleur aussi, faussent nos estimations. Bien sûr, on en saura plus lors de l’autopsie
  • Merci Commissaire, conclut le juge, assez agacé.
  • A quelle heure a-t-on fait entrer la demoiselle dans le pavillon dans le pavillon ? reprend imperturbablement le juge

A vrai dire, on ne l’a pas vue entrer, répond le gardien.

Ceci est parfaitement exact, penses-tu : c’est l’ignoble Precioso qui t’a fait entrer, en faisant toutes sortes de petits mystères qui prennent à présent tout leur sens. Tu réalises que ces gens peuvent, et, à vrai dire, ont effacé ton emploi du temps pendant quatre heures au moins. C’est un véritable  traquenard…

  • J’en retiens que la demoiselle aurait pu parfaitement être présente lorsque le meurtre a été commis ?
  • Certainement, Monsieur le Juge.

Le très élégant juge se tourne alors vers toi. Il a un profil d’empereur romain, penses-tu. Et des chemises en soie.

  • Donc nous avons la trace de votre arrivée à Treviso hier vers 12 heures, grâce à votre billet d’avion. Vous avez pris un billet de vaporetto pour 48 heures, ce que nous avons également vérifié, et ensuite, nous perdons votre trace.
  • Mais mon arrivée à la résidence ?
  • Je crains bien que nous n’en ayons pas retrouvé de trace.
  • Mais j’ai pourtant rempli une fiche !
  • C’est improbable : il s’agit d’une résidence privée, qui n’est pas tenue à cette obligation. Qu’avez-vous fait de votre arrivée à la découverte du corps, mademoiselle ?
  • .. j’ai travaillé, bien sûr ! Qu’est-ce qu’on fait la nuit, d’habitude ?
  • Mademoiselle, je vous conseille d’adopter un autre ton. Je vous rappelle qu’un meurtre a été commis, ou, à tous le moins, une mort inexpliquée. On vous a découvert a côté du cadavre, au côté duquel vous aviez passé un temps indéterminé, et ce sans donner l’alerte. Un peu de coopération de votre part serait bienvenue.

Ca va mal.  Comment faire face à ce mur d’after-shave

  • Puis-je me permettre de vous demander pardon ? interrompt une voix timide derrière toi.

C’est le gendarme commis à ta garde qui demande ainsi la parole. Tu ne t’en es probablement pas aperçu, mais il t’observe avec grande attention depuis hier soir. Nouveau haussement de sourcil de la part du jug

  • Que voulez-vous, brigadier?
  • Sans avoir l’audace de prétendre à contredire votre honneur, ni même de vouloir avoir l’air de me mêler de ce qui ne me regarde pas, enfin, je veux dire…
  • Parlez sans crainte, cher ami, l’encourage le juge d’un air paterne.
  • Eh bien voilà, Votre Juge : mon cousin, je veux dire le cousin de ma tante, en fait, il travaille à l’ATM, la ligne 51.
  • Et alors, brigadier ? Au fait, intervient le juge, beaucoup moins amène. Je vous signale que vous n’avez pas de compétence d’enquête.
  • Oui, oui continue le gendarme chauve, veuillez d’ailleurs m’excuser de vous demander pardon ; mais – sentant qu’il doit faire vite car on pourrait à présent lui clouer le bec à tout moment – j’apporte un élément nouveau à l’enquête, et il est donc de votre devoir légal de le prendre en considération. La loi est formelle, n’est-ce pas ?
  • Et – sans laisser au juge le temps de répliquer – mon cousin a très formellement reconnu la jeune personne sur son bateau vers six heures et quart. Et le pilote du bateau aussi.   C’est-à-dire, en toute hypothèse, après le décès de Monsieur Lunquist.
  • Mais de quel droit vous permettez-vous de mener ainsi l’enquête, explose le commissaire

Tu regardes l’aimable compagnie. L’atmosphère a subitement changé. Tu n’es plus le centre de l’attention; l’aréopage de notables réuni dans le cabinet du juge a maintenant l’air beaucoup moins superbe ; ils ont en fait l’air de collégiens pris en faute.  Pour un peu, tu les plaindrais. Le carabinier a l’air tout aussi gêné. L’ordre du monde vient d’être troublé. Tu ne dis rien. Ton avocat est devenu transparent.

Silence…

  • Vous êtes… vraiment certain de ce que vous avancez, brigadier, ou devrais-je dire sergent ? tente le juge.
  • Vous pouvez dire brigadier, Excellence, et je suis absolument certain de ce que j’avance. De toutes façons, reprend ton sauveur, vous savez bien qu’aucune autopsie sérieuse ne pourrait venir confirmer votre thèse de l’assassinat.

L’ambiance est à présent plutôt celle d’un tableau de groupe hollandais, dans la veine sinistre…  On cogite ferme pour tenter de se sortir du piège dans lequel ce subalterne incorruptible vient de faire tomber un pan entier de la bourgeoisie vénitienne. Car enfin, on a deux problèmes sur les bras, à présent : le peintre mort, et la jeune fille.  On ne peut quand même pas la noyer non plus, et le policier avec elle…  Et tout cela alors que la presse attend dans l’antichambre.

  • Quelle affaire, gémit le juge.
  • Quel ennui, renchérit le commissaire.
  • Quel imbroglio, résume l’avocat.

Mais, comme dans la fable, on a souvent besoin d’un plus petit que soi. Le greffier, qui prenait discrètement des notes, se lève soudain de sa chaise :

  • J’ai une idée : Mademoiselle est Madame Lundquist !
  • Pardon ?
  • Expliquez-vous, cher ami !
  • Mais oui !  Mademoiselle s’est mariée hier à M. Lundquist, suite à un coup de foudre sur la lagune; ces choses-là sont fréquentes. Elle accepte de témoigner que son mari, qui lui a fait visiter sa dernière œuvre, est mort d’émotion. Les mariniers du vaporetto n’ont rien vu, car on ne leur a rien demandé. Le registre des mariages peut être d’accord, car c’est incidemment moi qui le tiens.  Je suis sûr que le conservateur Precioso acceptera de signer comme témoin. Je n’ai pas enregistré d’autres mariages depuis hier matin, et votre mariage peut être acté pour hier à, disons, dix heures ?
  • Mais, interviens-tu, c’est odieux ! Je ne tiens pas à être mariée à un macchabée !Oh ! Ce grand artiste ! Le qualifier de macchabée ! Vous êtes bien cruelle!, regrette ton avocat d’une voix pleine de chagrin… Et n’oubliez pas, en outre, qu’il n’y a pas dix minutes, vous étiez coupable d’un meurtre !  Si j’étais vous, je n’hésiterais pas.
  • Moi non plus, dit le carabinier, à ta grande détresse. Cela m’a l’air d’une solution très raisonnable. Je suis prêt à y contribuer.

Le soulagement est à présent  palpable dans la pièce.  Les solutions les plus farfelues sont parfois les meilleures, et ce qu’il faut d’abord, c’est une histoire à servir à la presse…  Pour la première fois, on sent comme un vent de détente, presque de la chaleur.  Tu comprends enfin : il n’y a pas à refuser : tu es depuis hier, dix heures, Madame Lundquist, dernier grand amour, dernière muse  d’un artiste à la vie affective mouvementée.

  • Brigadier, reprend le juge, si nous sommes tous d’accord, je pense que vous avez brillamment contribué à rétablir une situation délicate pour notre ville – je veux dire, si Mademois… Madame Lundquist y consent, bien sûr. Venise sait se souvenir de ses serviteurs dans les moments critiques.

***

C’est fini. Tu en as assez. Tu n’as rien compris du tout. Tu as signé le registre des mariages de la Ville de Venise, rien moins qu’au palais des Doges, dans une atmosphère de conspiration digne d’un carnaval des temps anciens.  Il ne te manquait que le loup et la cape. Tu n’as pas, à ce jour, découvert quel expédient ils avaient trouvé pour faire signer Lundquist lui-même. Tu as tiré ta tête la plus effarée à la presse people à la presse italienne, et tu n’as même pas dû faire semblant. Aux yeux de la presse à scandale, tu es à présent la starlette dépravée qui a sucé les dernières énergies vitales d’un grand artiste.  Et tu t’en fiches complètement.

Tu rentres à Bruxelles. Le brigadier des carabiniers – bientôt sergent et, n’en doutons pas, capitaine –  t’escorte galamment vers l’aéroport ; tu ne devras même pas modifier ton vol.

  • Mais enfin… Pourquoi voulaient-ils me faire endosser le meurtre de ce Lundquist ?
  • Vous n’avez pas compris ? rigole le policier. Le scandale, bien sûr. Et puis, l’effet de publicité. Enfin, sans doute, surtout les assurances, tout simplement. La vie des grands artistes est assurée pour des sommes folles. La Biennale, qui les emploie pour son plus grand profit, est supposée assurer leurs conditions de travail. Mais voilà que Ludquist meurt, noyé mystérieusement. Une autopsie un peu sérieuse aurait probablement révélé qu’il avait été intoxiqué par la réaction des couleurs avec l’eau du bassin, ou quelque chose de ce genre-là. En tout cas, ces messieurs ne semblaient pas douter de leur responsabilité dans ce décès. Il était infiniment plus rentable – et plus romantique – de déguiser cela en meurtre amoureux, quitte à faire condamner une innocente. Mais je n’ai nul doute que la sentence aurait été très légère, et le procès fort couru. Au prix de quelques semaines de prison, votre carrière était assurée…
  • Mais… il fallait quand même trouver quelqu’un de très crédule !

Le policier, galant homme, s’abstient de répondre. Ils ont été la chercher loin, se dit-il probablement…

Et n’oubliez pas, Madame Lundquist, d’exiger la part qui vous revient de la fortune considérable de ce grand artiste…  Je crois comprendre que vous n’avez pas conclu de contrat de mariage ? C’est donc bien la communauté de biens qui s’applique, en droit italien.

Lambert Despiennes

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