Eulalie et l’amour 6. – Jules

Ca commence presque à ton insu.

Un garçon qui t’invite au restaurant, cela n’a rien d’exceptionnel. C’est même le cours normal des choses, en fait. Dans la grande bourgeoisie dont tu es issue, tout est prévu pour que chacun puisse rencontrer chacune, dans un milieu choisi, bien sûr… Ta mère a dû faire fonctionner tous ses réseaux pour t’inscrire dans des listes d’activités, rassemblant des enfants dont elles connaissent peu ou prou les parents et dont on juge l’éducation « compatible ». Groupes d’activités divers, cours de danse, puis les rallyes, ce programme de soirées dansantes organisées à domicile à tour de rôle par les mères anxieuses. Tu apportes le plus grand soin à t’habiller de soie, à découvrir – mais point trop –  tes jolies épaules, tes jambes effilées ; à ne porter jamais deux fois la même robe, à danser avec grâce. Les garçons, eux, sont tous vêtus du smoking de rigueur ; ils sont priés de briller autrement que les dames.  Chacun danse, parle, se connaît ou se reconnaît ; il arrive même qu’on s’amuse.  Bien sûr, parfois, l’un ou l’autre disparaissent discrètement derrière un rhododendron, mais toujours en secret. Il ne convient pas de se rendre à ce genre d’invitation en couple : ce serait légèrement… hors sujet. Il arrive également, souvent, qu’à cette occasion, l’un ou l’autre t’invite au cinéma, ou au restaurant.  Il ne s’agit nullement de propositions malhonnêtes, mais là encore, d’un efficace système de reproduction des élites. Tu pourras juger de la correction de ton compagnon, de ses manières de table, du niveau de sa conversation, de l’attention qu’il te porte.   S’il sera, en somme, un bon mari.  Mais cela, tu ne le sais pas, tu ne veux pas le savoir, tu joues dans un jeu dont on ne t’a expliqué qu’une partie des règles.

Il y a les arrogants, les beaux, les très beaux. Les sots. Ceux qui ont l’accent belge. Les pingres (chacun paie sa part, hein ?). Ceux qui ne parlent que de leur métier. Ceux qui ne t’écoutent pas.  Ceux qui veulent ton corps.  Dans le grand marché de la reproduction de l’Espèce, sous-catégorie haute bourgeoisie, on trouve un peu de tout…

Bien regarder : si le garçon t’ouvre la porte de la voiture ; s’il te raccompagne jusque chez toi, et ne démarre pas avant d’être sûr que tu n’aies ouvert la porte ; ne te plaque pas la main au corsage dès la première rencontre (ni la deuxième ; peut-être la troisième ?) ; paie le dîner ; pas dans un resto trop bon marché ; pas dans un trop cher ; a quelque chose à dire ; ne pue pas des aisselles ; n’est pas trop snob (un peu, ça passe…) ; pas de tatouage, pas de piercing, pas de chemise noire ni de caleçon noir (pour le caleçon, on vérifiera un peu plus tard, bien sûr) ; ne se vante pas de ses maîtresses ; ne fait pas étalage des gens qu’il connaît -par contre, une discrète allusion à la maison de famille, si possible dans le cadre d’une évocation positive, bien qu’un peu ironique des Valeurs familiales-  sera bien notée, probablement inconsciemment.

Oui, c’est un grand marché…  Alors, pourquoi ce garçon-là plutôt qu’un autre ?  Comment as-tu pu accepter de jouer ce jeu-là, toi qui t’es toujours vantée de ton indépendance d’esprit ?

C’était un bal, oui.  Si tu te rappelles bien, vous avez parlé tous les deux de la renaissance italienne.  Il avait été en Toscane, et avait sur le sujet des idées, ma foi, pas stupides. Pour toi, c’était plus simple : tes études ne parlent que de cela. Il avait eu le bon goût d’être impressionné par tes connaissances. Vous étiez fatigués, tous les deux, vers les deux heures du matin. Il avait, au moment de partir, osé que, peut-être, un cinéma…  Tu n’avais pas dit non, te reprochant peut-être un peu, par après, une certaine froideur.

Mais il t’avait heureusement téléphoné quelques jours plus tard, et vous aviez donc été au cinéma, puis au restaurant. Il est de conversation agréable, de physique agréable, sans être l’étalon dont tu avais rêvé.  Il s’intéresse à toi. Il te fait parler, il écoute. Il est, en tout cas, bien élevé et prévenant. C’est le « gendre idéal », ne peux-tu t’empêcher de penser avec un certain malaise.

Un autre bal : vous avez dansé ensemble. Il danse bien, énergique et précis dans les danses rapides, attentif à sa partenaire; point trop collant dans les danses lentes, mais tu peux néanmoins… sentir son intérêt.

Et vous vous êtes revus. Encore. Et encore. Tu prends bien soin de ne pas favoriser le contact physique : ton éducation, peut-être, et puis, comment dire, un manque de…  je ne sais quoi.  L’instinct, quoi.

Les copines, en tout cas, sont unanimes : un mec pour toi. Certaines le disent comme ça, tout directement. D’autres intriguent, c’est selon leur caractère.

Puis, il y a le Voyage. L’occasion se présente deux fois par an : les sports d’hiver, et en été, pour ceux qui ne sont pas accablés par les examens. Dans ton cas, les sports d’hiver : tu détestes le ski, tu as une peur bleue des descentes, des montées, tu as froid, tu détestes les files… Quelques copines ont manigancé un groupe d’étudiants, on a loué en commun un chalet compatible avec vos bourses d’étudiants. C’est, ici aussi, un système infaillible pour juger de son futur mari : comment réagit-il après une nuit dans un sac de couchage ? Se lave-t-il les dents tous les matins ? Est-il agressif envers ses petits camarades ? Est-il populaire en société ? S’occupe-t-il de toi ?  Se bat-il pour s’assoir à côté de toi sur le télésiège ? La réponse à ces différentes questions est positive, en tout cas suffisamment.

Puis, finalement, un beau soir d’été, quelque part juste après les examens, le baiser. Avec langue.

C’est bien, somme toute, c’est très bien. Ton jules a l’air absolument ravi. Et au fond, toi aussi. Tu éprouves une vraie satisfaction à penser que cela t’est arrivé à ton tour. Tu regardes ton jules avec un sentiment grisant de propriété – ton jules- et tu es ravie de ton acquisition : un homme tout entier, extraordinairement complexe, tout pour toi. Tu lui caresses les cheveux, les joues, tu l’embrasses sur les yeux, sur la bouche, sur le menton. Tu te laisses désirer, étonnée et ravie du désir que tu provoques chez un autre être humain, et somme toute, pas n’importe lequel : il est bien, ton mec.

Tu as de la chance, d’une certaine manière : il aurait pu t’amener au lit et hop ! Tu n’aurais certainement pas dit non, à ce moment-là. Mais c’est un garçon sensible et timide, que tu as trouvé là, il a encore du chemin à faire.  Les semaines suivantes, chaque fois un peu plus loin, vous explorez mutuellement votre corps. Quand tu seras vieille, tu garderas encore un souvenir merveilleux de cette période de ta vie…

Et te voilà, six mois ont passé.  Vous avez fait l’amour, une première fois un peu par hasard; c’était, en quelque sorte, l’étape ultime d’un parcours initiatique que tu accomplissais.  Mais ce n’est qu’après, au fond, quelque jours plus tard, que tu t’es dit : « je suis amoureuse », et tu étais ravie à l’idée.  Et puis, vous avez fait l’amour de plus en plus souvent, et c’était chaque fois meilleur. Et tu as appris à aimer l’odeur, les formes de ce corps qui serait à présent à toi.

Certaines de tes copines se marient déjà ; tu reçois les superbes cartons de faire-part, que tu détailles avec une envie que tu n’oses pas t’avouer. Tu as été, parfois, invitée à faire partie de la suite, cette autre tradition de ton pays, un peu provincial.  Peu à peu, tu as cessé de répondre aux invitations à participer aux soirées ; peu à peu, elles ont aussi cessé de te parvenir.

Ton Jules continue de donner satisfaction, et il semble que cela soit réciproque. Il y a en lui une part de rêve, celle que tu veux voir. Il y a aussi cette part -bien plus grande- de réalisme et de bon sens que l’on trouve dans nos régions des Pays-bas. Cette part-là, tu ne veux pas la voir, mais tu serais déjà ailleurs si elle n’était pas là. Et vos conversations changent de substance, aussi : vous parlez moins des choses générales et du sens de la vie, plus de son organisation pratique. On voit les parents.

Un voyage en amoureux, aussi. La Toscane, bien sûr… Dîners à deux dans des petites trattorie locales, puis l’intimité, et, toujours renouvelée, l’éblouissement de la chair.

Nous sommes en avril. A présent, toujours pressée, affairée, tu vois distraitement passer ton reflet dans la devanture d’un magasin d’électroménager; tu es quelqu’un d’autre, à présent. Tu es devenue toi, enfin, le vrai toi, une autre toi.  Dans trois mois, tu te maries. Ton futur mari et toi-même préparez les détails du mariage : c’est qu’il s’agit d’une grande affaire, qui doit être conduite dans les règles. Il faut préparer la messe : lectures, chants, décoration de l’église. Vous avez suivi, plutôt pour la forme, deux ou trois sessions de préparation religieuse au mariage. Le repas de noces fait l’objet d’un cérémonial compliqué, la liste des invités aux différents événements qui s’enchaînent est un vrai cauchemar. C’est peut-être, en ce qui te concerne, la première grande entreprise de ta vie.

Tes parents ont vécu des hauts et des bas, mais ils sont toujours ensemble.  On ne divorce pas.  C’est vrai pour toi, et tu sais que c’est vrai pour ton compagnon. Tout le Système est basé là-dessus. Toute ton éducation, et toute la sienne, vous imposent un don sans retour, et rien d’autre.

Es-tu amoureuse ?

Faut-il être amoureuse ?

Lambert Despiennes

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