Eulalie et l’amour – 1. Adel

Pourquoi les électriciens ne viennent-ils jamais à la maison ?  C’est vexant, à la fin ! Peut-être veulent-ils atteindre au statut des médecins de famille, qui, avant, se déplaçaient et maintenant se limitent à donner des consultations dans leur cabinet.  Mais personne ne vient jamais consulter les électriciens, alors ils changent de métier, deviennent traders dans les banques et gagnent des millions.

Ou bien peut-être, avec la domotique, se figurent-ils qu’ils peuvent entrer dans ton réseau électrique d’un clic de souris, et tout guérir, par l’intérieur.  Mais avec ton installation électrique des années ‘70, ils se gourent vilainement. Pourquoi ne pourraient-ils pas lire aussi tes rêves, tant qu’on y est ! Non mais…

Ou bien peut-être est-ce la faute des nouvelles normes européennes.  On a inversé les pôles, les ravages parmi les électriciens sont effrayants ; une grande partie d’entre eux a déjà disparu dans de grands éclairs et d’atroces odeurs de chair brûlée. Mais on n’en sait rien, car l’Europe cache toujours tout…

Ou alors, c’est un complot.  Contre toi. Les cinq électriciens que tu as contactés se sont ensuite téléphoné, pour se donner le mot et faire monter les prix.  Oui, c’est ça.  Pour l’instant, il t’échappe encore comment ils ont pu se contacter sans se connaître, mais il doit y avoir un truc.

Il faut élargir le cercle des recherches, sortir résolument de ta commune, voire même de la ville.  On parle des flamands en baissant la voix avec crainte et admiration… Allons, va pour la Flandre.

Pages jaunes.

AAAAA electriciteit.  Non, tricheur. Il a compris le truc de l’ordre alphabétique.

Aaaargh veiligheidswerken. Hum… pas rassurant.

AAllesvoorVlaanderen.  Trop politique.

Amin Adel, huisreparatuur : ah! Voilà un type sympa.  Petit artisan, indépendant donc pas trop cher (c’est important, vu tes rentrées actuelles).  Allochtone, c’est bien : il faut être citoyen.  Et puis, il parle peut-être aussi le français. Au Maghreb, à ce qu’on dit…

… Et en effet : Amin Adel existe bel et bien. Il décroche ! (excitation intense). Oui, il serait disposé à venir à Bruxelles, de Steenockerzeel, oui.  Il parle le français, absolument. Des frais de déplacement ? Mais bien sûr, réponds-tu, absolument euphorique : pas de problème, bien entendu.  Lundi à 15 heures ? C’est d’accord.  Quelque chose dans le faux-plafond, oui. Un court- circuit ? Peut-être.  Ouvrir le plafond ? Ta voix se trouble légèrement…  Comment ?  Si tu as un couteau à viande ?  Mais… pourquoi cette question ? On a raccroché. La remarque sur le couteau électrique te laisse un peu inquiète, soit pour ton faux plafond, soit pour toi-même.

Tu as demandé au cours des jours suivants à l’un ou l’autre ami s’il ne voulait pas te soutenir pour la visite de l’électricien, mais il faut avouer que tes motivations sont peu claires.  L’électricité n’intéresse nullement tes amis, tes allusions au couteau à viande sont obscures, mal comprises… alors, tu te prépares à affronter seule ton destin, lundi à 15 heures.  Qu’a été ta vie, au fond, sinon une succession d’échecs et de demi-succès. Quand même, frissonnes-tu, quel effet cela doit-il faire d’être découpée vivante avec un couteau à rosbif…

Lundi, 15 heures.

Lundi, 16h30.

Lundi, 17 heures 14.  On sonne.  Tu tressailles, tu t’étais endormie (pour toi, il n’y a pas d’heures !).

« Adel ! » grésille le parlophone.

Tu ouvres.  Dans le feu de l’action, tu as oublié ta crainte.  Voyons voir Adel.

  • Je suis désolé d’être arrivé en retard, commence Adel Amin.  C’est à cause de mon navigateur, vous comprenez : j’avais sélectionné un autre Bruxelles dans le menu…

… ah…

  • Alors, quand j’ai vu une distance de 3500 km, je me suis dit « Amin » (Amin, c’est mon nom) il faut recommencer du début !

Puis, Adel comprend qu’il faut se mettre au travail.  Il prend son air le plus électricien :

  • Et qu’estquejpeufairepourvou, ma ptit’ dame ?
  • Oh, commences-tu, c’est l’électricité. Parfois quand je tourne l’interrupteur, la lumière ne s’allume pas…
  • Ah ? Amin a l’air sincèrement stupéfait.
  • Et puis, l’autre jour, j’ai eu comme du courant dans ma douche.

Là, ça rappelle quelque chose à Adel, dont la figure s’éclaire : « C’est parce que vous aviez les pieds mouillés ! »

Tu laisses passer.  Ce n’est pas grave. Il a l’air serviable, c’est déjà ça. Il est plutôt beau gosse, en plus (oui, parfois, tu te dis des choses pareilles). Tu vas jusqu’à t’imaginer de torrides duels au couteau électrique.  Mais tu termines, d’une voix définitive

  • Enfin, je crois qu’il y a un court-circuit.

Ca y est.  Tu as lâché la totalité de tes connaissances en électricité.  Il ne saura jamais rien de plus de ta part sur ce sujet.  A lui de jouer.

Adel a une sorte de grand sac avec lui.  Il sort un petit appareil avec un cadran, et des fils.  Il avise la première prise venue, près de la porte, et s’accroupit. Tu regardes faire l’homme de l’art, un peu admirative, de l’air de celle qui s’émerveille pour ne pas avoir à comprendre.

Les minutes passent.

Tu vas t’assoir dans ton fauteuil habituel. Tu feuillettes distraitement un magazine d’architecture.  Amin tripote, et jette de temps en temps des regards inquiets derrière son épaule.

  • Vous avez trouvé ?
  • Ha, on r’cherche, ma p’tit’dame

Il semble avoir des difficultés.  Le boîtier est assez simple, deux fils en sortent, un rouge, et un bleu. Chacun de ces fils est terminé par un plot qui rappelle très exactement les fiches mâles des prises de courant.  Cela doit probablement aller dans la prise, le bleu d’un côté, le rouge de l’autre, te dis-tu.

17h30. L’heure du thé. Bien qu’il n’y ait pas souvent des choses à manger avec le thé, tu ne manques jamais le rendez-vous.  Tu es à la cuisine, devant ta gazinière, quand soudain, comme un choc, et un cri terrible.

Tu reconnais.  C’est ce que tu as dit très exactement quand tu as reçu du jus sous ta douche.

  • Vous allez bien, Monsieur Amin ?

Quelle question idiote ! Amin est tout fumant, il est absolument hagard.

  • Il y a du courant, finit-il par dire.

C’est la preuve par l’essai.

  • Vous voulez dire que l’on peut donc utiliser le couteau électrique ? demandes-tu, absolument perfidement.

Amin te regarde avec un air stupéfait :

  • Un couteau ?  Mais pour quoi faire ?

Tu voudrais expliquer, mais la difficulté d’un dialogue hasardeux te retient.  Tu es une pragmatique.  Tu te tais.  L’appareil de mesure a partiellement fondu. La prise aussi, mais maintenant, on sait qu’elle fonctionne, c’est rassurant.  Et puis, elle ne t’était pas utile ; tu ne l’employais pratiquement jamais.

Mais il faut faire quelque chose pour relancer l’activité.  Le grand Amin se balance d’un pied sur l’autre, sans savoir trop que faire.

Tu hasardes : peut-être l’ampoule est-elle cassée ?

  • Ha ! Oui ! L’ampoule ! reprend Amin qui a retrouvé son air gaillard. On va répérer l’ampoule.
  • Oui… dis-tu avec bonne volonté.
  • Euh… avez-vous une échelle ?

Tu as cela. Mais voilà : Amin a le vertige. Il ne peut pas monter sur les échelles. Alors, il te propose un marché : il te donne l’ampoule de rechange, et tu montes la placer.

Tu commences à la trouver un peu mauvaise.  Fallait-il vraiment venir de Steenockerzeel pour cela ?  Tu grimpes en essayant de garder l’équilibre, car l’échelle est quand même très fragile.

Mais quelque chose ne va pas : Amin est resté en bas, il a la vue sur tes jambes. Il est rouge pivoine, il ne dirige visiblement plus la manœuvre.

  • Tenez-moi, au moins, pour que je ne tombe pas ; l’échelle n’est pas très solide. Mais !! Pas les chevilles, espèce d’empoté !  Mais arrêtez ! Aaaaah !!!

Heureusement, tu as pu te retenir à l’ampoule. Comme Tarzan, tu as probablement traversé la pièce accroché à ce fil, en hurlant. Tu es à présent assise sur ton derrière, tenant encore l’ampoule et un mètre cinquante de fil électrique dans les mains. Tout cela vient du plafond, probablement, de là où l’on entend à présent un inquiétant petit grésillement. Le faux plafond, comme prévu, a souffert.

Amin n’est pas indemne, lui non plus. Il a reçu l’échelle sur la tête, il est effondré, ses longs membres emmêlés dans tous les sens.

Tu lui prends la tête, tu la mets dans ton giron : à vous deux, vous faites un tableau touchant…

Il retrouve peu à peu ses esprits, réouvre ses grands yeux marrons, bat des cils. Quand il te voit penchée sur lui, il veut se dégager, en bredouillant des excuses.

  • Vous comprenez, madame, je ne suis pas vraiment électricien.

C‘était donc ça, te dis-tu à part toi…

  • Mais les temps sont durs, il faut bien manger, je ne veux pas vivre du chômage.

Ah oui, ça, tu sais ce que c’est aussi…

  • Alors, je fais ce dont les gens ont besoin… mais je suis nul , constate-t-il tristement.
  • Oui, tu es nul, constates-tu également. Tu… n’as rien essayé d’autre ?
  • Carreleur, cela n’allait pas. Avocat, c’est malhonnête.  Médecin, ce serait pire encore. Je ne sais pas quoi faire.
  • Professeur de gym?
  • J’ai le physique… mais tu as vu le résultat.
  • Les temps sont durs…

Puis, prise d’une inspiration subite :

  • Tu pourrais être mon mari, et m’aimer tous les jours de ta vie !
  • … Tu crois ? demande-t-il d’une voix hésitante.

Et puis tu l’embrasses, et puis il t’embrasse, et puis vous réalisez qu’au fond, ce serait une bonne, une très bonne idée.

Au plafond, tout en haut, les fils vous font un merveilleux feu d’artifice d’étincelles, dans un joyeux crépitement.

 

Lambert Despiennes

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