Eulalie et l’amour – 3. Hoa Tang

Pour expier ses pêchés – ce que je recommande à chacun d’entre nous -, on peut donner des sommes aux œuvres, proportionnellement à son sentiment de culpabilité; acheter des indulgences, ce qui n’est efficace que si l’on a vraiment le cœur contrit; ou bien monter sur une colonne et y vivre pendant vingt ans, en se nourrissant uniquement de ce que les fidèles parviennent à vous envoyer, utilisant le lance-pierre ou la canne à pêche. En échange, vous avez la satisfaction de leur envoyer vos étrons. Mais les vrais Saints, ceux qui sont humbles de cœur, choisiront un autre moyen pour se purifier : ils vont à la POSTE.

Tu es humble de cœur – oh, oui ! – et tu as besoin de timbres : il faut répondre gentiment à tous ces enfarinés qui t’envoient les photos de leur progéniture boutonneuse à l’occasion de Noël. Tu avais pourtant des amis, autrefois : comment se fait-il qu’ils soient devenus cela. Tu as toi-même très peu d’enfants – pas du tout, en fait : inutile de tricher –  et tu dois répondre à deux vingtaines de ces petits crêve-cœurs par an.

Le problème, ce n’est pas vraiment le guichet : c’est la file pour y arriver.  Il y en a très peu, des bureaux de poste, aujourd’hui. L’Etat les ferme les uns après les autres. Les petits vieux doivent faire des distances considérables, claquer une partie de leur retraite en courses de taxi pour toucher leur pension.  Mais une fois sur place, pardon ! Quel succès !  Ca déborde, il y a du monde jusque dans la rue.

Une machine à ticket fait aimablement le triage. Tu appuies sur le bouton. « Bip », crache la machine, voilà ton ticket : TK 54.  Sur le mur, au-dessus de panneaux aux couleurs évanouies vantant les mérites touristiques des provinces belges (descente en kayak sur la Lesse ; le château de Vêves…), un grand panneau digital affiche : AG19 ; T34 ; CQ15 ; TK27 ; J115.  Episodiquement, un des ces chiffres commence à clignoter, et passe à l’unité supérieure. Bon. Compris. C’est simple.  C’est un peu comme au bingo.

Probablement, les gens beaux et riches n’écrivent plus, car on n’en trouve pas à la poste.  Comment font-ils donc pour les timbres ? Peut-être recrutent-ils un pauvre-honteux dans la rue pour y aller à leur place : ces salauds de riches ont tous les trucs. Ou alors, comme ils sont très riches, ils s’achètent des quantités extraordinaires de timbres en une fois, tous les deux ans (et comment font-ils quand les tarifs augmentent ?).  Ou alors, ha ha ! … ils se déguisent en pauvre pour aller à la poste. Et ils y réussissent, visiblement.  Ou bien, en fait, y a-t-il très peu de gens riches et beaux dans ce monde, qui est constitué de gens pauvres, vieux et laids : les clients de la poste ?

Tic. Un chiffre vient de changer au marquoir. J115 est devenu J116. Tu n’es pas concernée. Tu essaies de lire le journal du type devant toi ; comme il est minuscule et que tu as une bonne vue, ça marche.  Hélas, il lit un truc sur l’élargissement des trottoirs à Auderghem.  Le type derrière (le mercenaire pauvre-honteux à la solde des riches, précisément) te serre d’un peu trop près ; il n’y a pas tant de monde, quand même.

La dame, là, devant,  transpire énormément.  Ca se voit terriblement, ça se sent, aussi.  Elle doit être très gênée, la pauvre.  Le type derrière la dame aussi, il est un peu gêné, il laisse une distance de sécurité d’un bon demi-mètre.

Tic. CQ 16

Le temps passe. Tu regrettes de n’avoir pas pris un livre avec toi.  Mais, au fond… Tu pourrais tranquillement aller t’acheter un journal ?

Tic. T35 ; T36 ; T37 ; T38 ; T39. Non. Peut-être pas de journal, tout compte fait.

TK28.  Ah, tu vois, ça avance quand même.

Le temps passe.  Tu as de la chance d’être au chômage : que raconterais-tu à ton patron ?

***

Eh oui, le temps a passé.  Peut-être l’un ou l’autre cheveu blanc en plus, déjà ?  Ou bien une petite ride ? Il n’y a pas de toilettes, ou tu n’as pas cherché, en tout cas. Tu es effilochée, complètement effilochée. Ta superbe, ta belle prestance et ton élégance naturelle, tout ça, c’est du passé. Tiens, à présent que le tableau indique TK 52, tu es en train de te curer le nez, si profond, si profond que tu as envie de rigoler : tu te chatouilles la cervelle.

Et Voilà. Ton tour est arrivé. Tes pêchés sont pardonnés. Tu y es arrivée.

Ou bien ?… En tout cas, le fonctionnaire de l’autre côté du guichet n’a pas l’air de partager ton euphorie béate.

– Annie !   Tu as une feuille de cent à vingt-cinq ?

– Je vous demande pardon ?

– Magne toi, m’fi ! C’est bientôt la pause.

– Ah, réalises-tu.  C’est à votre collègue que vous parliez !

– …

Mais à cet instant, la préposée semble avoir réalisé ta présence.

–  Mfgrnf, grogne l’interphone

–  Bonjour !

–   Cjeneprquoi ?

– Je voudrais acheter des timbres.

– Guichet 4.  Vous prenez un ticket « T ».

– Quoi… ce n’est pas ici ?-  Pour les timbres, non, je regrette; c’est indiqué à côté de la
machine.

Dans ta tête, un grondement sourd : le monde semble vaciller sur ses bases.

Mais très vite, tu te reprends.  Tu penses aux soudanais du Sud, à ceux qui doivent négocier avec Bart De Wever.

Et puis de toutes façons, la rébellion serait stérile : la vitre est blindée (tu comprends pourquoi, maintenant).

–  Mais, j’ai autre chose, aussi : je voudrais recouvrer un mandat postal.

– QUOI ?! Vous utilisez encore ça, vous ?

–  Je,  …euh ce n’est pas ma faute !

… C’est vrai, quoi, ce n’est pas de ta faute, si un de tes clients paie la décoration à fresque de sa pizzeria avec des mandats postaux.

–  Mais… ce n’est presque plus utilisé, mademoiselle.

–  Ce n’est pas possible, gémis-tu d’une voix faible.

Le fonctionnaire s’est retourné.

– Piet ? zeuvolgdnetidet postmandaaat zuurnoggeldig.

– Jawoohh, répond une voix quelque part au fond du bureau.

L’espoir renaît. Le fonctionnaire s’est levé et discute. A droite et à gauche, on a baissé le store : c’est la pause ; c’est maintenant le seul guichet 04 qui effectue l’ensemble des opérations. Le patron regarde le mandat postal, doucement hilare.

Le fonctionnaire revient.

–  Entrez.  On va vous envoyer au service des créances perdues.

Tu regardes avec inquiétude le sas blindé qu’il semble t’indiquer : beaucoup trop petit pour te faire entrer là-dedans… ou bien est-ce une sorte de fenêtre magique, pour te faire pénétrer dans le monde enchanté de la POSTE ? Peut-être, une fois absorbée et digérée par le guichet, entreras-tu dans une dimension parallèle, et te découvriras-tu aussi avec des chaussures brantano ?

–  Psst ! Mademoiselle ? Venez !

Mais enfin, où as-tu la tête ? As-tu cru vraiment qu’on voulait te faire passer en-dessous du guichet ?!

Une porte s’est ouverte, tu es invitée dans la sacristie…

– Alors c’est très simple, mademoiselle : tout droit, vous sortez du bâtiment, à gauche après le centre de triage, bâtiment administratif, entrée C, deuxième étage, bureau 43. Ca ira ?

– Ha !! Bien sûr !!  Merci infiniment.

Et au mépris de toutes les règles de sécurité, te voilà seule et bientôt perdue dans la poste centrale.

***

Encore un peu de temps a passé.  Tu es à présent en effet perdue, incapable de trouver ton point de départ, et tu crains d’avoir également oublié le nom du service où tu dois te rendre, ton mandat postal à la main.

Quand même : la porte en fer du « centre de tri » te dis vaguement quelque chose.  C’est derrière le centre de tri, te sembles-tu te rappeler.  En avant donc, ouvrons.

C’est un peu Alice au pays des merveilles, en effet : le domaine du golem fou. Des bandes passantes défilent dans un fracas d’enfer portant des lettres à l’unité, à la dizaine et au millier, pour les diriger vers les rues, les villes et les pays.  Et « derrière » le centre de tri, cela veut dire qu’il faut enjamber cette effrayante mécanique.   Pleine d’espoir et, pour une fois, d’initiative, tu entreprends d’enjamber avec précaution les tapis roulants.

Mais pourquoi donc t’y es-tu essayée ? Et pourquoi faut-il évidemment que chez toi, juste pour toi, cela rate ?  Un des plis de ta longue jupe (pourquoi toujours ces jupes, aussi ?) se prend dans un des engrenages; un déchirement bref, et ta jupe est instantanément avalée par la machine et  envoyée par colis aérien vers Singapour.

Toi, tu as eu de la chance : cela aurait pu plus mal finir ! Tu tombes dans une sorte de bac de courrier et, secouée comme un sac postal et hurlant de terreur, tu suis cette montagne russe démente, sous les yeux stupéfaits des capteurs électroniques.

Là où l’on a été vraiment étonné, mais alors vraiment très étonné, c’est au centre de contrôle : l’équipe de surveillance a vu apparaître sur les moniteurs de contrôle une jeune fille passablement dévêtue, absolument effarée, dans un bac « courrier local ». On n’avait jamais vu ça !

Après quelques secondes de stupeur, la réaction, heureusement, est immédiate : un gigantesque éclat de rire, qui, de la salle de contrôle, gagne le hall de triage, les bâtiments administratifs, et finalement les guichets.  On dit que la bande des caméras de surveillance a été mise en ligne sur You-tube : tu préfères ne pas vérifier.

Mais à cet instant précis, bien sûr, tu trouves cela beaucoup moins drôle.  Ecorchée, contusionnée, recroquevillée dans ton bac à courrier, tu hurles et appelles au secours.

C’est finalement Dang Hoa Tang, récemment immigré du Vietnam, qui fait ce qu’il faut et -peut-être, te sauve la vie : le bouton STOP.  C’est lui qui descend quatre à quatre jusqu’au centre de tri, département Ixelles, ou tu sembles être finalement échouée.  C’est lui aussi qui te prend dans ses bras, qui tente de te remettre debout, qui te protège comme il peut des vagues de rires qui submergent le hall, et qui t’emmène à la cafétéria, pour un café. Oh, oui, et qui te prête un pantalon de postière, pour couvrir ce qui l’est habituellement au Vietnam. S’il éprouve, lui aussi, une forte envie de rire, il n’en laisse rien paraître : là-bas, on a encore des usages.  Mais je ne crois pas qu’il ait tellement envie de rire : car il t’a tenue dans les bras, et que tu es précisément la raison pour laquelle il a appris le français, qu’il a entrepris un périlleux et couteux voyage de son chef-lieu de province jusqu’à Bruxelles. Il avait rêvé d’un monde meilleur et d’épouser une fille comme toi.  Oui, on lit le destin dans les yeux du postier.

Toi, tu n’y vois pour l’instant rien de tel.  Mais tu es une fille sensible et, dans ce que dit M. Dang, dans ses gestes, son attitude, tu vois du respect, de la sympathie, et peut-être autre chose.   Et au fond, tu ne recherches rien d’autre. Six mois plus tard, vous êtes mariés, en blanc devant notre Sainte mère l’Eglise, et les postiers réunis.

Le fait que l’on n’ait jamais retrouvé le mandat postal n’a plus vraiment d’importance, à présent. Il t’attend à la poste restante d’Accra, au Ghana.

Lambert Despiennes

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