Saint Nicolas (ou est-ce l’âne?)

Eulalie et l’amour – 7ème épisode (lire les autres épisodes)

Ce déjeuner avec Cécile (Cécile, c’est une copine) s’est assez mal passé. Tu attends pourtant de tes amis un peu de réconfort. Tu lui avais raconté tes derniers espoirs déçus, dans l’espoir d’être plainte, au moins.

  • Quoi !, a-t-elle fini par s’énerver, fais quelque chose. J’en ai marre que tu ne parles que de tes problèmes !

« Faire » quelque chose ! Elle en a de belles, Cécile. Comment faire quelque chose quand personne ne vous demande rien ? Je ne demande qu’à « faire » !

  • Je ne sais pas, quoi, investis toi dans le non marchand, fais des choses pour les autres ! Tu verras qu’il y a plus malheureux que toi !

Il est vrai que Cécile est infirmière, et que le temps libre entre ses gardes de nuit, elle le passe à élever ses quatre enfants, à s’occuper (un peu) de son mari, à siéger au conseil communal et à militer en faveur de l’égalité des genres au Burkina Faso. Mais ça, c’est Cécile. Tu ne l’as jamais connue autrement. Toi, c’est un peu autre chose.  Mais si elle avait raison ?…

Alors, c’est décidé : tu vas t’investir. Tu vas aller à la rencontre de ton prochain. Te voilà soudain pleine d’énergie, animée d’une rage destructrice pour sortir de ton Moi haïssable. Allez ! Au contact des autres ! Que ça claque ! Que ça fasse mal ! Que ça réveille. Tiens. Deux trucs que tu détestes : Noël et les enfants. Noël, parce que tu es seule, que le petit Jésus, tu t’en fiches; et les enfants, parce que tu n’en as pas, que c’est salissant et que ça fait un bruit infernal.

… Et comment allie-t-on ‘Noël’ et ‘enfants’ ? Mais avec Saint Nicolas, pardi ! Ce bon vieux Saint barbu ! Ou bien est-ce le père Noël ? Quelle est la différence, d’ailleurs ? Ah, oui, la capuche, peut-être…

Enfin, ça, quoi.  Mais comment faire ? Saint Nicolas ne porte pas du 87-63-92. Il est vrai qu’en fait, … ces vêtements amples et peu pratiques, ce postiche…  Et ces fourrures …  Au fond, ce sont peut-être des femmes ? Intéressant, comme hypothèse…   Mais de toute façon, tu n’as aucune envie de faire sauter ces morveux sur tes genoux.

Mais il reste une solution : le Père fouettard. Ça, ce n’est pas mal. Tu pourras jouer Maîtresse Domina avec ton grand fouet, et terroriser  la marmaille en roulant des yeux terribles à travers ton maquillage au cirage ; les interroger sur leurs notes en maths (ou leurs résultats à la gym, si le gosse est malingre et porte de grosses lunettes) et faire du chantage au cadeau. Un petit mot susurré dans leurs innocentes oreilles et tu les renvoies à leur maman, absolument  terrorisés.

(Décidément, tu n’es pas dans ton état normal).

Ensuite, avec ton fouet, tu pourras régler le compte du Saint Papa Noël, à la sortie, sur le parking du supermarché. Ça va gicler rouge ! Joyeux Noël !!

… Et te voilà toute ragaillardie : enfin un projet de vie pour ces prochaines semaines.  Dans ta tête, généralement un peu confuse (tu dois bien l’admettre…),  tout est à présent clair. La chose est à ta portée. Un : proposer tes services. Où ? A la paroisse, pardi ; c’est sûrement là qu’on trouve les goûters d’enfants les plus horripilants.  Deux : louer un costume, un qui sent la sueur, car en enfer, ça ne sent pas le jasmin, et il faut rester dans son personnage.  De la teinture noire.  Et bien sûr, yèk yèk yèk, le fouet.  Pour ça, tu as repéré une boutique spécialisée dans le centre-ville : « le Donjon ». Ça fera l’affaire. Trois : se présenter à M. le curé, battre des cils.  Et hop ! Halloween sous le sapin.

La maison paroissiale est, ma foi, très classique : une grande salle vide éclairée au néon, le plafond est parcouru par des guirlandes en papier, reste du dernier raout paroissial.  Une poubelle pas vidée contient des morceaux de tarte aux prunes, des verres en plastique, des bouteilles en plastique presque vides, des assiettes en papier, des cartons de tartes. La table est encore couverte d’une nappe en papier sale – taches de coca, miettes-. De l’éphémère. Ici-bas, c’est la Sainte Simplicité. Le luxe, c’est pour Après.

Monsieur le curé est barbu, mais moins que ses patrons. Il ouvre, il te regarde, d’un rapide coup d’œil il juge ton aspect et ta corpulence ; d’un rapide coup d’oeil il juge ton aspect et ta corpulence ; d’un rapide coup d’oeil il juge ton aspect et ta corpulence…   Oui, tu conviendras très bien comme Père Fouettard, oui, on a déjà eu des jeunes filles pour tenir le rôle ; les repris de justice africains musclés ne fréquentent pas la paroisse, hélas.

  • Parlez-vous latin, mademoiselle ? C’est que, voyez-vous, Saint Nicolas s’exprime en latin
  • Oui, l’Eglise universelle tarde parfois à s’adapter, et, que voulez-vous, il a tant de paroisses à visiter que le temps dévolu à chacune d’elles est très réduit.
  • … (air stupéfait)
  • (Baissant la voix) : c’est que Saint Nicolas vient d’Asie Mineure, voyez-vous ? Le Grand Saint, malgré ses nombreuses qualités et son réel amour des enfants – pensez ! il en a recollé six en reconstituant les morceaux éparpillés dans un saloir – Le Grand Saint est particulièrement peu doué pour les langues. Malgré l’opération du Saint Esprit qui a vraiment fait ce qu’Il a pu, il a été jugé que le Grand Saint continuerait à parler latin. Cela crée évidemment une tension chez les curés de paroisse, et nous ne pouvons pas tous l’accueillir. En Afrique, notamment, cela crée de véritables problèmes, on pense à instaurer une fête spéciale là-bas en utilisant Desmond Tutu, quand il aura rejoint le Paradis…

Ce type se moque de toi, te dis-tu. Avec son col romain, sa barbe bien taillée et son accent étranger, il se f… de toi. Ou bien peut-être est-il habité d’un genre d’humour pervers… Peut-être est-ce comme ça, en Pologne, après tout.

Mais il va voir : je ne suis pas du genre à me faire démonter.

  • Ha ! Oui ! Le latin ! Bien sûr. Aucun problème pour tenir une conversation courante. Je n’ai rien oublié de mes classes. Pour les débats théologiques, évidemment, ce sera plus compliqué.
  • Oh, c’est merveilleux, mademoiselle, merveilleux. Vous me soulagez beaucoup. C’est que, savez-vous, te confie-t-il en confidence, le Grand Saint n’est pas, comment dire, …

Il prend une profonde inspiration et lâche, dans un soupir :

  • Il n’est pas très malin… Les débats théologiques ne sont certainement pas à l’ordre du jour.

Tu le regardes bien, mais alors bien dans les yeux. Qu’y lis-tu ? Un réel intérêt pour ta personne. Ta personne incarnée, s’entend. La personne physique.

Machinalement, tu refermes un bouton de ta chemise.

Hormis cela -dont tu as appris à faire abstraction- rien de méchant. Pas ce regard inquiétant du savant qui t’a ligotée sur une chaise et qui t’explique avec beaucoup de détails scientifiques le moyen qu’il a inventé pour faire périr l’humanité. Pas le regard angélique de Mère Térésa qui t’explique comment sauver une vie, c’est déjà un Miracle. Rien de tout ça. Rien que de la satisfaction, du soulagement ; des sentiments très raisonnables, en somme.

Peut-être as-tu mal compris ? Peut-être est-ce de la distanciation ? De l’humour ? Alzheimer ? Qu’importe. Tu iras à la rencontre des enfants de ta paroisse, même si tu dois faire semblant de parler latin.

Penser à revoir Ben-Hur  d’ici là, quand même.

***

Le grand jour est arrivé.  Sous ta gabardine, tu as enfilé ton costume de Père Fouettard réinventé par tes soins.  Il s’agit d’une variation très personnelle, basée sur un costume de gladiateur enrichi d’éléments de la panoplie « page de la renaissance » et d’une perruque à rouleaux de style XVIIIème.  Les parties visibles sont peintes en noir ; à ta ceinture, le martinet, avec ses lamelles en cuir noir. Tout cela pourrait faire bonne figure dans un film de science-fiction érotisant des années ’70.

Monsieur le curé est partagé…  C’est au fond un excellent homme, et il s’inquiète un peu de l’effet de ce Père Fouettard revisité sur l’innocence de ses petits paroissiens. Il s’inquiète aussi de l’impression que tu feras sur le Grand Saint. Bien qu’il ne l’apprécie guère (ce dont Saint Nicolas n’a jamais eu l’air de se rendre compte, malgré toutes ces années), il s’agit tout de même d’un personnage considérable, et M. le curé tient à faire bonne impression auprès de sa hiérarchie céleste. Peut-être aurait-il dû être un peu plus didactique sur la question du costume ?

Mais d’autre part, cette innocente jeune fille travestie est quand même un régal pour l’oeil.  Allons, se dit-il, cela part d’une bonne intention. Tout restera dans la décence et la joie chrétienne.

Dans la salle paroissiale, à côté, les familles arrivent. Les mères papotent, on a étendu de nouvelles nappes, des guirlandes de Noël, cela s’agite joyeusement. Les enfants sont incroyablement excités, ils rebondissent comme des balles magiques.

  • Saint Nicolas n’est pas arrivé ? demandes-tu, voyant le parking vide.
  • Il arrive quelques minutes à l’avance. Il est d’une ponctualité divine, répond M. le curé.
  • Il amène les friandises ? Je peux donner un coup de main pour porter ?
  • Pas la peine, l’âne fait ça très bien. Et puis il a l’habitude, vous pensez. Près de deux mille ans, quand même.
  • Où arrive-t-il ?
  • Par la cheminée, comme d’habitude. J’ai déjà mis les carottes, pour l’âne.

Tu soupires…

Un fracas, dans la pièce d’à côté. Un léger nuage de cendres sous la porte. Dans la salle paroissiale, c’est l’hystérie : cris perçants, galopades, admonestations des mères. Puis, cela se calme peu à peu, un silence tendu s’installe peu à peu.

  • Pourriez-vous aller chercher le Saint, s’il vous plaît, mademoiselle ? Je vais prononcer quelques paroles pour les enfants. Le Prêtre entre dans la salle paroissiale. Cela fait comme un soupir de déception : ce n’est que lui. Il referme la porte, et tu entends les bribes d’un petit sermon.

Toi, tu entres dans le salon. Saint Nicolas est là, il s’époussette, aidé par son âne. Celui-ci est bâté de deux énormes hottes, débordantes de jouets.

  • Quid malum fortuna, asinus, hoc enim idem semper. Abominatio est focus.

Tu es quand même assez stupéfaite.  Que fait ce type à trifouiller dans la cheminée?  Qui a amené cet âne ici ? Si ta culture était considérablement plus étendue, tu reconnaîtrais peut-être l’accent latin d’Asie mineure, mais ce détail est absolument superflu pour l’instant.

  • Hem hem, toussottes-tu pour te donner une contenance.

Le Grand Saint se retourne et te regarde, légèrement surpris. Il est habillé comme un évêque, somme toute, avec une mitre et une crosse.  Le tout légèrement encrassé.

  • Quid hic agis, puella ?
  • Ah non ! Ca ne va pas le faire, là ! Ces blagues de carabin sont tout à fait hors de propos. Et on a un horaire à tenir !

Mais le Grand Saint te regarde. C’est vrai qu’il est impressionnant.

  • Ubi sunt pueri ?
  • Ah ? Euh ! In sallam paroissiam, bredouilles-tu en désignant la porte du fond d’un doigt vague.

Saint Nicolas et l’âne se mettent en marche vers le fond de la pièce. Ils ont l’air biblique, absolument biblique. On les croirait en route sur un chemin poussiéreux vers un village lointain. Il ouvre la porte. Dans la salle paroissiale, un silence surnaturel s’établit immédiatement, bientôt suivi d’un incroyable soupir de bonheur de 30 menues poitrines. Saint Nicolas s’est laissé baiser l’anneau par M. le curé, très empressé, qui l’amène sur son trône.

D’un geste ample et très naturel, il s’y est assis.

Tu es entrée à la suite et tu regardes les morveux, absolument interdite : leurs yeux irradient de joie et de bonheur.  On les dirait phosphorescents.  C’est… comment dire ?  C’est céleste.

Seul M. le curé a l’air un peu agité.  C’est toi qu’il vise.

  • Psst ! Psst ! C’est à vous ! Allez-y !
  • Hhha? Moi ? C’est à moi ? Ce ? Ça ?

Le seul qui te donne un coup de main (si l’on peut dire), c’est l’âne.  D’un coup de dents (l’âne a des dents dégueulasses et une haleine fétide ; c’est comme ça, au paradis ?), il te rappelle à la réalité.

Le travail est facile : le nom des enfants est écrit sur les paquets, en grandes lettres gothiques. Tu dois les appeler un à un, mettre les cadeaux dans les mains gantées du Grand Saint, et lui présenter l’enfant. Il les prend sur ses genoux, oui, comme tu l’as vu faire au supermarché. Et il leur parle. En quelle langue ? Tu n’en sais rien, tu n’y comprends rien. Les enfants répondent en français, tu crois.

C’est efficace, visiblement, parce que les enfants quittent les saints genoux du Saint en état de grâce, complètement angélisés. Tu soufflerais dessus, ils se mettraient  à voler…

Toi, tu fais ce que tu dois faire, sans rechigner. L’âne a trente cadeaux dans sa hotte, il y a trente enfants. Chaque enfant a le cadeau qu’il désirait, chacun a pu parler au Saint. Ah, si c’était comme ça pendant les campagnes électorales…

A présent, le dernier est passé.  C’est un cancre; il a effectué un grand détour pour ne pas passer devant toi. Il n’a pas bien étudié à l’école. Il l’a dit au Grand Saint, qui lui a dit de ne pas s’en faire et d’être appliqué, ou quelque du même genre, car le marmot sourit à présent d’une oreille à l’autre.

C’est fini. Le dernier enfant est servi, le Grand Saint se lève solennellement -un peu raidement- et se retire, suivi de son âne. La porte se ferme. Un instant de silence. Puis, en un instant, les petits anges redeviennent de sales morveux, le bruit se déchaîne, les enfants hurlent tous en même temps et se racontent l’instant qu’ils ont vécu. Le niveau de décibels explose et toi, tu prends la fuite, avec ton baudrier en cuir garni de clous et ton martinet à lanières de cuir, qui n’ont décidément fait peur à personne.

Dans le salon de M. le curé, plus personne, tu l’aurais parié. Tout juste un nuage de suie flottant autour de la cheminée.  Ah, si, quand même : la tête de l’âne reparait un court instant, sortant de la cheminée, attrape avec adresse les carottes que le prêtre a disposé devant l’âtre, et disparaît aussitôt.

Et toi, tu restes là prostrée, dans le fauteuil près de la cheminée. Tout pend : ta mâchoire, ton fouet, ta poitrine, tes bras. Tu te sens ridicule, et très triste, très seule, tout d’un coup.  Et tu restes dans ce fauteuil, absolument liquéfiée, ne pensant à rien. Saint Nicolas existe, et tu ne pourras le dire à personne.

C’est M. le curé qui rompt le mauvais charme.

  • C’était très réussi, vous ne trouvez pas ? Les enfants étaient ravis, positivement ravis.

(Silence)

  • … Comment a-t-il fait pour passer par la cheminée ?
  • Il fait ça chaque année. Avec les chauffages centraux, cela crée d’immenses problèmes, c’est pour cela que l’évêché nous donne des instructions très strictes sur la taille des cheminées de nos cures.
  • … Quelle langue parle-t-il aux enfants ?
  • Est-ce que je sais ? Ils le comprennent, en tout cas. Au fond, ce n’est pas mon affaire.
  • Et moi ? A quoi je sers, dans ce cirque ? A part me rendre ridicule déguisée en père fouettard…
  • Vous ? Mais vous étiez essentielle ! Le divin ne se manifeste qu’avec l’accord des humains et si je n’avais pas trouvé un mortel pour le rôle, jamais le Grand Saint ne serait venu chez moi !

Et il ajoute, plus pensivement :

  • Vous savez, Jésus ne serait jamais venu sur terre si la Vierge ne l’avait pas accepté.
  • Et vous ? Ne me dites pas que vous êtes immortel !
  • Oh moi, non, c’est différent…

Il se tait un instant, puis il reprend :

  • Mais vous n’avez pas pris votre cadeau. Vous n’aviez pas vu ?

Oui, il reste un petit paquet dans l’assiette de l’âne, avec ton nom en lettres gothiques.

Dans la rue, le cœur battant plus que tu ne le voudrais, tu arraches l’emballage. C’est un livre. Il s’appelle bêtement « Sors de toi-même».

Lambert Despiennes

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