Eulalie et l’amour – 2. Eddy

Tu pédales.

La décision avait été longue à prendre. Surtout, à vrai dire, parce que tu  craignais ne pas réussir à te tenir à ta résolution. A quoi bon se lancer si tu savais que dans un mois, six mois peut être, tu changerais d’avis.

Mais bon, il y a l’un ou l’autre bourrelet disgracieux, un début de cellulite, des hanches peut-être un peu grasses à ton goût…  Rien de très grave encore, mais les magazines sont formels : il faut réagir ! Tu es arrivée, l’oreille basse, à la salle de gym et tu as regardé avec un vague dégoût les rangées d’appareils menaçants, la musique débile, l’odeur suspecte…

Mais baste ! La décision était prise. Tu as franchi le seuil de l’institut de remise en forme, que les âmes simples auraient tendance à appeler « salle de gym ».  Une jeune fille formatée, fardée, t’a présenté des formulaires.  Elle était vêtue d’un étrange et hideux tailleur-survêtement que la société gérant l’établissement essayait hardiment de faire passer comme mode : mauvais début.

Tu as vérifié méticuleusement, mais rien dans ces formulaires ne semblait menacer ta vie privée. Tu avais pourtant préparé cela comme dernier prétexte pour t’éviter l’enfer de la salle de gym, mais non, objectivement, il n’est pas anormal que l’on te demande ta date de naissance… (un peu grossier, peut-être ?).

Puis, ce fut l’humiliation du vestiaire, ces femmes nues sans aucune gêne, l’odieux casier à vêtements.

La salle de gym que tu as choisie a des prétentions.  Musique genre « lounge bar », les murs peints dans les gammes de gris et de bruns, et un peu partout, ces bacs à fleurs en faïence carrés contenant des galets, et d’où émerge une espèce de plant de bambou courbée en tire-bouchon…  Le minimalisme à l’usage des masses, penses-tu.  A ton usage, à présent.

Un type, à l’entrée: ça doit être le surveillant, ou le prof de gym. Il t’a accueilli du même sourire que l’hôtesse, ce sourire dont sa firme est si fière et dont elle a fait une marque de fabrique.

Heureusement, il ne n’est pas odieusement beau et bronzé, contrairement à tes craintes. Ce n’est pas le surveillant, d’ailleurs, comme tu l’avais cru, mais il se présente comme “Jonathan, ton personnal trainer, bienvenue au club, c’est la première fois ?”.

A cet instant précis, tu as très envie de tourner les talons et de t’enfuir aussi vite que le permettent tes nouvelles chaussures de sport.  Mais rusée comme tu es, tu avais prévu de ta part ce genre de réaction. Tu avais payé d’avance six mois d’abonnement avec la formule « evening executive », celle qui te permet de fréquenter le club tous les jours de 18 à 21 heures et de 5 heures à 7 heures du matin, y compris le jacuzzi… Plus moyen de faire marche arrière.

Jonathan t’a expliqué, de manière très didactique, qu’on ne fait pas du sport ‘comme ça’, qu’il faut un contrôle médical, et qu’en fonction de ton poids et de différents paramètres, on déterminerait en commun des objectifs à atteindre et que l’on se verrait périodiquement pour étudier les progrès accomplis. Tout serait d’ailleurs enregistré sur une sorte de petite clé (un sésame, a souri l’Odieux) à introduire dans chaque machine.  Tu détestes tout cela, immédiatement, de tout ton coeur.  Alors, tu fermes les yeux, tu t’imagines avec le corps de déesse dont tu as toujours rêvé, là, tout près de toi, à quelques séances de gym seulement… Tu seras, tiens, comme Lana Del Rey qui chante pour l’instant, indéfiniment multipliée sur les écrans placés au-dessus des instruments de torture.

Il a fini.  Jonathan a fini son discours. Tu as signé quelques papiers, il t’a donné la clé fluo anti-tire-au-flanc.  Il te tutoie – de quel droit? -, te donne une tape dans le dos. Mais il n’insiste pas, il connait son métier, il sait quand il peut, et quand il ne peut pas…

Tu es entrée dans le donjon de l’esthétique aux hideuses machines. Tu en as choisie une qui te semblait vaguement familière, puisqu’elle rappelle un vélo.  A peine assise, et introduite la clé dans la fente, une multitude de données  sont apparues sur l’écran : tu ignorais en savoir tant sur toi-même…  Sur l’instant, tu ne t’inquiètes pas. Il faut juste pédaler.

Mais point encore : Jonathan rapplique dare-dare, et tu as entendu, comme dans un brouillard, des explications confuses; manipulant ton impressionnant tableau de bord (tu ne te rappelles plus en avoir vu de pareils sur ton vélo, mais c’était évidemment il y a longtemps, beaucoup trop longtemps…), il a parcouru une série de menus; tu crois comprendre que tu as choisi le menu « bien-être / remise en forme ».

Jonathan s’est enfin éloigné, avalé par le brouillard de musique suave. Les pédales se sont – miracle? – mises en route toutes seules, de leur propre initiative. Ça y est, tu es à présent contrôlée par la machine, tout ira bien maintenant.  Ne plus penser, juste regarder Mariah Carey qui s’agite silencieusement sur les écrans, écouter la musique qui te suce le cerveau. Et pédaler.

Alors, tu pédales.

***

Après la fin du monde, il y a toujours un lendemain.

C’est maintenant.

Les pédales ne s’arrêtent pas, tu crois comprendre de l’un des cadrans qui clignotent frénétiquement sous tes yeux que :

(a) tu pédales à 22 km heures environ (avec de légères oscillations) ce qui est nettement insuffisant par rapport aux objectifs que tu as fixé de ton plein accord, en commun avec un éducateur expérimenté, et pour lequel tu as, il y a moins de 5 minutes, signé explicitement;

(b) pour atteindre ton objectif du jour, il te reste 2347 tours de pédales à donner (oui, deux mille trois cent quarante-sept) et tu n’as pas encore découvert s’il s’agissait d’un tour complet de pédalier ou juste d’un demi-tour. La machine t’informe obligeamment qu’à ce rythme, il te faudra 94 minutes pour atteindre l’objectif.  Et encore, il ne s’agit que du premier des trois exercices quotidiens qui te permettront de pouvoir jouir des plaisirs du jacuzzi.

Confusément, tu comprends que tu ne pourras pas descendre de ta machine avant d’avoir accompli le destin que tu t’es choisi. D’ailleurs, n’as-tu pas vu des espèces d’électrodes sur la selle? Cela te rappelle un film que tu as vu récemment – oh, des choses horribles auxquelles tu te refuses à penser… – .

Regardant vers le fond de la salle, tu vois Jonathan, le front studieusement penché sur son ordinateur. Tu pédales plus fort, à présent.   Et voilà l’Odieux qui lève la tête de son écran, et te fait un signe amical en levant le pouce.

Ainsi, il sait tout, penses-tu avec désespoir. Il faut pédaler !

Le temps passe. La sueur perle à ton front, sous tes aisselles. Chaque goutte de cette sueur récompense tes sacrifices, elle est la promesse de beauté et d’harmonie.  Le temps semble s’effacer, le nombre de coups de pédales à donner s’est effacé de l’écran pour laisser la place à des renseignements stupéfiants sur ta tension artérielle, ton biorythme, ton horoscope complet, sous forme de graphiques en camembert ou barres (tu peux choisir).

Le premier moment de panique passé, tu sens une sorte de bien-être, assez léger à vrai dire.  Ce n’est pas le nirvana, mais ce n’est peut-être plus l’enfer de tout à l’heure.  « C’est peut-être ça, le sport », te dis-tu avec un subit accès de confiance béate.

Tu as retrouvé une partie de ta liberté, tu regardes autour de toi. Ton attention est bientôt attirée par un homme d’une quarantaine d’années, légèrement dégarni, légèrement trop gros, qui pédale non loin de toi.  Il a dû choisir le programme « challenge / extrême » car il tricote dur des paturons ; son vélo émet des bruits de fusée ; cela semble grimper ferme.  Tu t’inquiètes pour ce pauvre Monsieur, que tu trouves très rouge et très suant.  Jonathan est parti aux toilettes, la pièce du fond sur la porte de laquelle il est écrit « espace hygiène ». Tant mieux.  Il ne peut pas voir que ta moyenne est encore tombée ; ton compteur indique qu’il te faudra environ quatre jours avant de pouvoir quitter ton siège;  et que la moyenne de ton voisin s’est absolument emballée, que des petits clignotants s’allument partout;  s’il prenait le temps de regarder son tableau de bord, il verrait un texte inquiétant dont il ressort que le Centre se dégage de toute responsabilité et, qu’étant assis à cette place, il ne peut pas ne pas avoir pris connaissance des clauses concernant sa responsabilité personnelle sur sa propre santé ainsi que sur le matériel du centre…

Puis, tu pousses un cri, qui se perd dans le fleuve de soul musik de l’endroit.

Sans penser aux conséquences potentiellement fatales de ton acte, tu quittes ton siège, et tu te précipites vers ce pauvre Monsieur, qui a apparemment disjoncté.  Son appareil a fini par se renverser ; le bonhomme s’est évanoui.

Tu le prends dans ton giron, tu ressembles à la pietà.  Le type se reprend peu à peu. Cela ne semble pas être trop grave.  Il respire normalement. Il est tout étonné d’être là où il est. Il te regarde avec ahurissement et, le crois-tu, affection.

– Ca va aller, lui dis- tu, surtout pour dire quelque chose.

Soudain, regard panique de l’homme.  Tu  comprends ce qu’il veut dire.  Tu dis simplement :

– Il est aux toilettes.

Il sourit anxieusement.

– Vous comprenez, j’ai choisi le programme « sport/intense ».

– Ah ?

– Maigrir de cinq kilos en moins d’un mois!

– Il ne faut pas rester là, hasardes-tu; il pourrait revenir !

– Oui, oui, il pourrait revenir, dit le malheureux, avec un accent de panique dans la voix.

Tu partages entièrement sa crainte. Dieu sait ce qui peut arriver.

– Comment fuir ?

– Par le sauna ! Il y a une double sortie.

Clopin-clopant, bras dessus, bras dessous, vous vous dirigez vers la porte du sauna, sous le regard narquois des autres victimes du sport, rivés à leur machine.

Vous voilà dans l’antre du Diable. Il fait très chaud – c’est peut-être la première fois de ta vie que tu entres dans un endroit pareil -.  Tu constates avec terreur que tout le monde est nu, ou bien couvert de serviettes.  Tu optes pour une grande serviette qui traine là, et tu en couvres comme tu peux ton survêtement, prenant bien garde que nulle trace habillée ne déborde de ta serviette.  Tu vois avec inquiétude que ton compagnon a choisi l’option inverse, qu’il s’est mis torse nu;  il n’est pas laid, essaies-tu de t’empêcher de penser… De larges épaules ; harmonieusement bâti.

Une porte s’ouvre : la voie de sortie.

Mais malheureusement, c’est Jonathan qui s’encadre dans l’ouverture.

– Vous n’avez pas chaud ? te demande-t-il en te voyant emmitouflée dans ta serviette éponge

– Hon hon.

– A la prochaine, alors, dit-il en levant de nouveau stupidement son pouce, n’oubliez pas que le jacuzzi ferme dans un quart d’heure.

– Hon hon.

– rrrhem broumf broumf, ajoute ton compagnon.

A l’intérieur du sauna, cela chauffe dur ! Dans ta serviette éponge,  avec ton survêtement neuf en hyperkevlar de tunxtène aéré, tu fonds littéralement. C’est un véritable marécage, une mangrove. Tu as l’impression qu’un seul mouvement ferait d’horribles bruits de succion.  Tu te demandes que faire pour garder un minimum de dignité, tout cela sans s’évanouir, car ce n’est quand même pas le moment. Tu te demandes aussi, incidemment et non sans quelque honte, si cela te fera perdre quelques grammes, mais tu chasses très vite cette pensée inopportune de ton esprit.

Ton compagnon d’évasion, qui a à présent repris ses esprits, a mieux résisté que toi au traitement par le sauna.  Il avait peut-être l’expérience, et en tout cas, tu te dis que l’équipement juste est un facteur important pour l’activité sportive…

Avant que tu aies pu objecter quoi que soit, ton sauveur t’a prise dans ses bras, complète, avec survêtement, chaussures et serviettes éponge, et entreprend de te porter hors de la géhenne. Ton sauveur !  Car tu réalises que tu n’aurais pas survécu dans cet endroit infâme.

Du pied, il pousse prudemment la porte. Personne. Il est vrai que la tranche horaire « exécutive » est terminée. En catimini, il traverse sans effort apparent (quel homme !) les couloirs déserts et atteint une porte vitrée derrière laquelle on entend le bruit rassurant des bulles du jacuzzi.

La porte s’ouvre toute seule : nous sommes dans un endroit de classe !  Et heureusement, d’ailleurs : comment ouvrir une porte avec une femme dans les bras ?

Lumière douce, lounge music, et un grand bain mousseux vide.  Il s’approche du bassin et hop !  Il te jette dedans.  Cela éclabousse à grand style, cela fait un bruit d’enfer, tu commences à craindre le pire pour vos plans d’évasion.

Mais il n’y aura pas d’évasion : Jonathan n’a pas menti; le jacuzzi est en effet fermé pour la nuit, et si les bulles, par un inexplicable prodige, ne s’arrêtent pas, la porte, elle, se bloque bel et bien.

***

Après vérification des bandes de vidéosurveillance le lendemain, dont la visualisation prit, dit-on, plusieurs heures, il fut décidé que vous aviez eu un comportement non conforme avec l’éthique d’un établissement de qualité, et vous avez été tous les deux exclus du club.

Jonathan n’a pas été le témoin de votre mariage.

Fin.

(début)

Lambert Despiennes

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