Geisha en apnée

Sur la plage de cet hôtel, au bord de la mer rouge, Eytan avait tout de suite remarqué Makiko. Elle s’abritait du soleil sous un parapluie monogrammé LV et portait un grand sac GC accroché à l’épaule.

Elle faisait des photos à l’aide d’un téléphone cellulaire XL et, quand elle a essayé un selfie en levant ses bras encombrés, Eytan lui proposa son aide.

Elle était mince, élancée, les pommettes hautes, une bouche charnue, des cheveux noirs et lisses.

Makiko enleva ses lunettes solaires (au double C entrecroisés) et Eytan découvrit ses yeux en amandes très peu bridés et ses pupilles d’un mauve surprenant (lentilles de contact ?). Il fit une dizaine de clichés, que Makiko regarda en les faisant défiler de ses longs doigts sur l’écran tactile. Soudain, un dessin de vague gigantesque affrontant une pirogue apparu. « Hokusai » reconnu Eytan. Makiko sourit et hocha la tête, son index chassa le dessin et fit apparaître une autre estampe : une femme étendue, les jambes enserrant la tête d’une pieuvre aux yeux énormes dont l’orifice buccal est refermé sur sa vulve, un autre poulpe plus petit lui embrasse la bouche, les tentacules courent sur son corps, caressant ses seins.

Makiko regarda Eytan et dit : « le rêve de la femme du pêcheur », puis devant son silence gêné elle ajouta :

C’est le titre de l’oeuvre
Ca me paraît bien sophistiqué pour une simple femme de pêcheur
Les paupières aux longs cils de Makiko s’ouvrirent, découvrant ses yeux mauves

C’est une simple femme…japonaise.
Eytan soutint son regard et lui répondit doucement

Je ne demande qu’à vous croire
Makiko éclata de rire

Je vois, vous êtes français ?
En partie, mais je vis à Tel Aviv depuis vingt ans
Makiko passa au français

Moi je vis à Bruxelles, je termine ma thèse sur le surréalisme en peinture
Elle recula, dos au soleil, en faisant tourner son ombrelle Vuitton comme dans une comédie musicale et lui lança :

Je suis une petite fille gâtée par son papa qui est gâté par Toyota
Elle s’éloigna en balançant son grand sac.

Le soleil descendait sur l’horizon, mais Eytan décida d’appeler Makiko (dont il ne connaissait pas encore le nom) : « la fille du soleil levant ». C’était terriblement cliché, mais ça valait mieux que de l’appeler « la japonaise ». Il passa des heures à se trouver idiot de n’avoir rien fait pour la retenir : « quel con ! Mais quel con ! ».

Il la revit avec surprise au centre de plongée, assise à l’ombre, elle portait un bikini rose fuchsia sur sa peau très claire. Eytan remarqua ses yeux d’un brun profond, sans lentilles. En souriant, elle lui dit :

Je ne veux pas bronzer, je veux devenir aussi blanche que le fond du drapeau japonais.
Elle désigna un rond rouge entouré de rayons (le pavillon de guerre !) tatoué sur son ventre nacré juste au-dessus d’un piercing du nombril : un petit serpent en argent gobant une perle noire. Puis elle fit la moue et dit :

Les mères juives n’aiment pas les japonaises
Eytan sourit :

Les mères juives n’aiment que leur fils
Makiko agita la tête pour dire : « je sais ». Eytan ajouta :

Alors elles finissent par aimer celle que leur fils aime
Makiko, dit-elle en joignant les mains devant elle et en inclinant ses yeux sombres
Moi c’est Eytan Knoller.
Ils plongèrent en apnée sans masques ni palmes, Eytan adora l’élégance avec laquelle Makiko bougeait dans l’eau, il se dit qu’il devrait faire quelque chose, ne pas rester maladroit, ne pas rester con comme l’autre jour.

Quand elle refit surface, il s’approcha et l’embrassa sur les lèvres, elle rejeta ses cheveux en s’éloignant de lui puis revint, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa en forçant sa langue rose et salée dans sa bouche.

Ils restèrent ainsi un bon moment puis il sentit la main de Makiko se poser sur son maillot tendu. Elle dit :

Et maintenant le baiser de la pieuvre.
Elle plongea et le prit dans sa bouche. Il se demanda si elle s’était entraînée et avec qui. Il chassa cette image quand Makiko revint respirer à la surface, puis ils se laissèrent couler…Quand il vit sa semence qui sortait de la bouche ouverte de Makiko et remontait à la surface parmi les bulles, il sut qu’elle était celle qu’il attendait depuis ses onze ans, celle qu’il n’avait jamais osé imaginer dans ses rêves d’ado.

Plusieurs mois plus tard, Eytan trouva un travail à l’ambassade d’Israël à Bruxelles et s’installa dans l’appartement de Makiko. Son imagination sensuelle et exotique lui faisait oublier la parano de l’ambassade : personne ne te suit ? Rentre par le garage ! Ne vous déplacer qu’à deux ! Attention aux feux rouges, surveille les motards ! Garde une arme près de toi !

L’été, ils passaient des week-ends à la mer du nord, mais l’eau était trop fraîche et trop opaque pour le « baiser de la pieuvre ». Alors ils rentraient dans la chambre et utilisaient la baignoire éclaboussant la salle d’eau puis la moquette puis les draps.

Au printemps, la sécurité de l’ambassade avait décidé d’installer des mini caméras à l’intérieur de leur appartement. Eytan pouvait les consulter sur son portable sécurisé pour vérifier que personne n’était chez lui en son absence. Il les débranchait quand il rentrait. Il n’en avait pas parlé à Makiko qui trouvait qu’Israël le traitait exactement comme sa mère à Tel Aviv qui lui téléphonait tous les jours (est ce qu’elle te fait bien la cuisine ?)

Un soir d’hiver, Eytan gara sa Honda dans le parking souterrain de l’immeuble. Il s’aperçu que la porte donnant sur sa cage d’escalier était entr’ouverte alors qu’elle était toujours fermée à clef, puis il vit sur le sol un peigne en laque de Makiko…Eytan connecta son i-phone sur le circuit de caméra. Il n’y avait pas de lumière dans l’appartement. Il apercevait des images floues. Il eut un choc. Makiko, nue, était couchée sur le ventre, bâillonnée. Penché sur elle, un homme lui entravait les bras et les mains à l’aide d’une longue corde, puis il vit le couteau à sushi de Makiko brillant dans l’obscurité.

Eytan se rua dans l’escalier. Au troisième étage, un japonais jeune et athlétique descendait vers lui. Il portait une corde enroulée à la main comme s’il descendait d’un yacht. Eytan pensa : les palestiniens ont repris leur alliance avec les terroristes japonais comme pour les vingt-huit morts de l’aéroport de Lot, et là, ils viennent punir celle qui trahit. Pour ses trente ans, sa mère lui avait offert un pistolet automatique quand elle était venue en Belgique (« ton père avait toujours un revolver sur lui, ça lui a sauvé la vie ») mais il le portait rarement. Quand Makiko s’agenouillait devant lui, elle aimait poser les mains sur ses hanches pour guider ses mouvements, son arme à la ceinture la gênait « c’est comme si je suçais un flic ! » en oubliant qu’elle lui demandait souvent de la menotter.

Eytan bondit sur le japonais qui, surpris, chercha à le repousser. Dans un réflexe de krav maga, Eytan faucha les jambes du japonais. L’homme s’accrocha à la rampe et lui envoya son pied dans l’estomac en criant « you fucking crazy ! ». Eytan lui attrapa la cheville, le fit pivoter et le bascula par-dessus la rampe. Le japonais s’écrasa au sol, son crâne éclata comme un œuf sur un pare-brise.

Quand Eytan pénétra dans le salon, plongé dans la pénombre, il vit Makiko saucissonnée, entravée par les bras. Elle était pliée en deux, les fesses en l’air, accrochée au plafond. Ses seins jaillissaient comme deux obus entre les cordes, une jambe suspendue dégageait son sexe non épilé, ses cheveux pendaient devant son visage au-dessus d’une flaque de sang.

Eytan tomba à genoux, puis il vit que ce qu’il prenait pour du sang était le cercle rouge d’un grand drapeau japonais étalé au sol. Il releva le visage de Makiko et lui arracha le bâillon, qui comme pour le narguer était un gros nœud rose en satin.

Makiko lui sourit et sa bouche écarlate lui dit :

Tu peux déballer ton cadeau de Saint Valentin, my love ! Mais surtout pas trop vite.
Jean-Pierre Berckmans

© Ce texte, comme l’entièreté de site, est protégé par le droit d’auteurs.
Tous droits réservés par la loi

filigrane filigrane