Induction

Ils sont venus à deux, deux armoires à glace, installer ma nouvelle table de cuisson. Ma taque, comme disent les Belges. Les Belges attaquent. Ils m’ont déclaré qu’il fallait un aimant pour tester mes casseroles et mes poêles. Un aimant, moi qui rêve de l’être.

Si la poêle n’est pas attirée par l’aimant, l’induction ne chauffera pas, ont-ils expliqué savamment. L’induction mutuelle, comprenez-vous : des variations de courant dans le circuit magnétique font apparaître une tension dans un autre, celui de la casserole, sans qu’ils se touchent. La casserole chauffe toute seule, à distance. La plaque de verre entre les deux reste froide. Je teste avec l’aimant et je constate que je vais devoir me séparer de toutes mes vieilles casseroles qui me faisaient de si bonnes soupes. Seule une poêle rescapée est attirée par l’aimant. Et ma copine psy qui vient déjeuner sonne déjà. A la guerre comme à la guerre, je lui prépare en grande pompe deux œufs miroir que je lui sers fièrement en lui expliquant le miracle de l’induction. Elle pouffe en recrachant des brins d’œuf frit.

  • L’induction : c’est pour te mettre en transe ? Nous les psys, nous appelons « induction » le fait de provoquer un état de conscience modifié pour mettre un patient en état d’hypnose.

En fait d’hypnose, Evelyne a un décolleté qui n’a rien à envier à mes œufs au plat. Le soleil la prend de biais, en oblique ; elle se laisse faire et cache ses émotions derrière des lunettes de soleil géantes qui lui donnent une apparence de hibou en plein jour. C’est pas chouette de ne pas savoir où file son regard. En fait d’induction elle induit chez moi des secousses sismiques qui me font grimper sur l’échelle de riches terres.  Le meilleur moment dans une non-relation, c’est celui de la séparation. J’aime le manque, comme le vrai joueur aime avant tout perdre.  Je dois la quitter, heureux d’avoir un prétexte,  un rendez-vous chez le coiffeur.

Un prétexte. Ma vie est une succession de pré-textes que je n’écrirai jamais. La matière est là, l’inspiration parfois, seule manque la muse. Une femme que j’amuse. Une femme qui me lise. Et qui veuille vivre avec moi les histoires que j’écris. Pas une femme douce et lisse. Mes amours sont faites d‘aspérités. Sans aspérités, les objets seraient collants. Les relations fusionnelles. J’ai besoin d’aspérités relationnelles sous peine d’ennui. Rien n’est plus triste que de penser toujours la même chose dans un couple, c’est le bourdon assuré. Aspérités et altérité. Pour moi, tolérance est trop proche d’indifférence. La coexistence à la sauce hollandaise : chaque communauté fait ce qu’elle veut dans sa sphère et on ne se mélange pas. Entre catholiques et protestants, entre Néerlandais et allochtones. On s’évite, on détourne le regard. Toutes les horreurs sont permises pourvu qu’elles aient lieu sur la planète des autres. Empreint d’altérité, ma liberté s’étend et se répand à travers celle des autres. Je les vois, je leur parle, je me confronte, je les respecte mais je les interpelle, en même temps que je n’arrête pas de remettre en question tout le substrat de ma pensée. La soupe bouillonnante plutôt que le frigo bien rangé.

Si le coiffeur avait pu lire mes pensées, il ne m’aurait pas présenté un exemplaire de Gala. Je m’installe dans cet endroit que je contemple pour la première fois. Les lieux. Le pouvoir érotique des lieux. Il y a des choses qui ne pourraient se passer nulle part ailleurs. Prenez par exemple ce salon de coiffure : un boyau aux murs prune écrasée. On s’y plonge dans la pulpe, la chair du fruit juteux  qui troublerait à elle seule les âmes les plus sensibles. La chaleur moite, les parfums mélangés, les bruits d’eau  viendraient à bout des réfractaires dès qu’ils ont les yeux fermés sous la caresse des doigts qui leur pétrissent le cuir chevelu. Les paroles inutiles des coiffeurs bercent d’un ronronnement hypnotique la victime consentante allongée sur son sofa incliné tandis que les doigts s’abandonnent à des caresses imperceptibles sur le cuir du fauteuil. J’étais là à songer à la régression fœtale et au docteur Freud œuvrant en tablier de coiffeur quand une chaleur est venue allumer ma cuisse droite. Je croyais rêver, fantasmer mais non, ma voisine avait bel et bien appuyé sa cuisse contre la mienne. C’était délicieusement doux et brûlant à la fois. Les oreilles noyées dans le bruit d’eau ruisselante, les cheveux retenus par des mains fermes et décidées, je ne pouvais tourner la tête pour dévisager celle qui me gratifiait de la sorte d’un frisson envahissant qui me remontait en vagues tièdes jusqu’à l’estomac. Était-ce volontaire ou involontaire ? Bien des fois, au restaurant, au cinéma, dans un train, je me suis retrouvé avec un pied ou une jambe de femme appuyé sur moi, jamais je ne me suis écarté, espérant toujours une intention, une aventure, voire un hasard prolongé par cette amorce inattendue mais jamais la moindre parole n’a suivi ces moments. Un mouvement de retrait, rarement un regard, indifférent ou courroucé, souvent un geste d’irritation pour ces rapprochements comme si j’en avais été l’auteur. Pourquoi sommes – nous aussi avares de nos paroles ? Chaque mot nous coûte donc si cher en temps, en effort ? Ou bien le fait d’échanger quelques paroles nous fait nous sentir déjà prisonnier d’une aventure dans laquelle nous craignons de ne plus pouvoir sortir ? S’agirait-il de deux hommes ou de deux femmes, les excuses réciproques, les commentaires empressés fuseraient. Entre un homme et une femme, la culpabilité, le soupçon, la honte préexistent. Depuis cette stupide histoire de pomme, les hommes et les femmes ne peuvent plus se parler normalement. Les femmes échangent encore des paroles avec des hommes en toute innocence s’ils sont coiffeurs et donc homosexuels présumés ou affichés. Pour les autres, c’est non: à partir du premier mot, tout ce qu’elles pourraient dire pourra être retenu contre elles, elles ont le droit de garder le silence et d’exiger la présence d’un avocat.

En attendant, la chaleur de cette cuisse silencieuse contre la mienne me grillait le cœur. Le nez rivé au plafond, la tête maintenue par mon geôlier laveur, je me voyais mal parler au lustre en lançant une phrase banale du genre « Vous venez souvent ici ? C’est la première fois ? Vous habitez chez vos parents ? »

Une autoroute de nerfs mène directement de mon cerveau à cette cuisse qui mobilise tous mes neurones. Ma tête se vide et les mots se font rares. Il faut des mots pour penser. Je suis fœtal dans la prune de la mère, l’amnios descend de mes oreilles tièdes et m’enveloppe tout entier.  Le feu me dévore tout le corps. Ma tête est agitée d’un tremblement et subit une pression vers le haut : la serviette qui m’emballe la tête s’envole dans un mouvement tauromachique, le coiffeur me pousse pour me redresser, et je vois. Pas encore la princesse mais je vois ma cuisse. Un fossé de cinq centimètres la sépare de celle de ma voisine. Je mords sur ma chique, je me pince, non, je ne rêve pas, elle ne me touche pas. Mais je vois, j’en suis certain, un champ magnétique entre nos deux membres. L’air qui nous sépare est brouillé et danse comme l’été sur une route déserte d’Espagne en juillet. L’induction mutuelle. Le magnétisme de cette femme a induit des courants dans mes circuits. Elle a induit en moi des courants de pensées.  Je pense, le coiffeur essuie. Courts circuits. Je sens que quelques milliers de neurones sont à jamais marqués, grillés et depuis, à chaque fois que j’allume ma table de cuisson, la voisine ramène ses ondes dans ma tête et mon cœur crépite.

Paul Hanska

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