Irrévérence

Clock

« Ne descends pas du trottoir, tu entends, Jacques ! Marche devant si tu veux, puisque tu ne veux pas me donner la main, mais ne descends pas du trottoir, même si tu croises le Pape ! ».

A cette époque, les rues de Nice étaient déjà très encombrées et ma grand-mère ne manquait jamais, quand nous partions pour la plage, de préluder notre promenade par cet avertissement. Fier de mon indépendance, je marchais comme un homme, à vingt pas devant elle et j’espérais le jour où l’occasion me serait donnée de dire au Pape, en le voyant devant moi : « je ne descendrai pas du trottoir, ordre de ma grand-mère ! » Il ne m’apparaissait pas aberrant de rencontrer ce saint homme au détour d’une rue et je me délectais à imaginer la scène.

Or, voici qu’un jour, descendant le boulevard qui débouchait là-bas sur la promenade des Anglais, qui vois-je au loin venir à ma rencontre, escorté d’un nonce apostolique en chasuble violette ? Le Pape. Le Pape en personne.

Il était vêtu de blanc, boutonné du col aux chaussures comme bien souvent je 1’avais vu à la télé et coiffé de sa calotte blanche comme d’une crêpe de Chandeleur qui lui serait retombée sur la tête. Mon cœur bondit, « Paul VI ! » murmurai-je tout bas. Il avançait gravement dans ma direction. Le trottoir à cet endroit du boulevard était étroit et les passants en descendaient pour faire place à Sa Sainteté.

Ma grand-mère, loin derrière, n’avait pas vu sans doute le saint homme sans quoi elle m’eût dit : « tu descendras du trottoir pour le laisser passer et tu lui diras bien bonjour ». J’avais six ans. La distance qui nous séparait diminuait selon une loi physique liée à nos vitesses respectives et bientôt, en vertu de cette même loi, je me trouvai devant lui, imperturbable et bien décidé à ne pas bouger. Il s’arrêta, me regarda de toute sa hauteur pontificale, moi, je ne cillai pas.

– « Pussate de la trottarita, petite banbino ! » (Pousse-toi du trottoir, petit enfant !) me dit-il.

– Non.

Son visage se crispa.

– Lessame passare, non me reconosce ? (laisse-moi passer, tu ne me reconnais pas ?)

– Non !

Il pâlit, j’eus devant moi un bonhomme de neige. Il reprit d’une voix un peu plus forte:

– Io su il Papa del mundo, otate del mio passagio (Je suis le Pape du monde, ôte-toi de mon passage), cabocino avortono (intraduisible).

Je consentis à répondre dans sa langue (je parle couramment l’italien depuis l’âge de trois ans) : « No ! non descendere, ordino de mi gran-madre ! » (non, je ne descendrai pas, ordre de ma grand-mère !)

Il rétorqua : « E mi, ordino de Dio ! » (et moi, ordre de Dieu !)

C’est ici que je l’attendais pour lui rabattre son blanc caquet « Impossibile ! » m’écriai-je (impossible) et dans mon emportement, je continuai en français: « Dieu a dit tu obéiras à ton père et à ta mère, par conséquent, par voie hiérarchique, à ta grand-mère, et toc ! »

Le nonce traduisit mes paroles, alors le Pape sourit et dit « Bene respondi » (bien répondu) puis il me donna sa bénédiction, comme ça avec les deux doigts, et ce fut lui qui descendit du trottoir.

Par malheur une voiture qu’il n’avait pas vu venir passa à cet instant et le renversa, il était vieux, il mourut sur le coup. C’était fatal, sa grand-mère n’avait pas pu lui dire: « ne descends pas du trottoir même si tu croises le Pape ».

(J’ai romancé un peu la fin du récit pour terminer sur un bon mot, littérairement c’est plus fort, mais chacun sait que Paul VI n’est pas mort écrasé.)

 

Jacques Mougenot

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