J’ai voté pour des sans grades

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J’ai voté pour des sans grades aux élections communales

Les lampions électoraux sont éteints. Les affiches de Mesdames et Messieurs les candidats vont s’étioler comme narcisse en automne, auréolant désormais de la grâce surannée de l’inutile la suavité de leur sourire et la percutance de leur regard.

Je me suis hasardé à me demander ce qui avait bien pu les pousser à payer à si grands frais le droit de nous en faire. La seule volonté de nous servir ? Ce serait un peu naïf. Le souci exclusif de servir en se servant de nous ? Ce serait un peu sévère.

Il n’est pas toujours aisé de sonder les reins et les cœurs, mais je ne crois pas me tromper lourdement en disant qu’ils cherchent pour la plupart à joindre – voire même à fondre en un tout indissociable – l’épanouissement de leur individu et le bien-être collectif. But parfaitement honorable, qu’ils ne réalisent parfois que partiellement, mais qui fait, je crois, que l’homme politique est plus que tout autre doué d’un altruisme égocentrique.

Si l’on s’en tient aux voies et moyens utilisés par les candidats dans la présente campagne, l’on n’a que peu de chances de voir de sitôt l’imagination au pouvoir. Pour les slogans d’affiche, il semble que les mieux placés des candidats aient fait main basse sur quelques mots connus, abstraits et de bon aloi tels que « Liberté, Action, Prospérité, Bon Sens, Tonus, Redressement, Solidarité », et se soient bornés à jongler avec deux ou trois de ces termes, sans risque inconsidéré ni fatigue excessive. Certains déclaraient même vouloir « agir autrement » en ayant soin de dire la même chose.

Quant aux tracts électoraux qui obturaient nos boîtes aux lettres, à côté de programmes où le candidat utilisait souvent plus de mots qu’il ne semblait en falloir pour dire plus qu’il ne semble en savoir, brillait toujours un autopanégyrique sans concession, fondé tantôt sur l’expérience imputable à l’âge, tantôt sur le dynamisme inhérent à la jeunesse, mais toujours sur une intelligence aiguë et vivace des problèmes du pays.

Il serait évidemment simpliste de dire que tous les candidats sont les mêmes. Il y a tout d’abord les vedettes, ceux qui sont en ordre dit utile. Pour y arriver, ils ont souvent dû livrer à visage couvert de féroces combats qui en feront sans doute pour longtemps les ennemis les plus irréductibles de leurs amis politiques les plus proches.

Parmi les vedettes, il y a les élus ; les uns rescapés du naufrage de leur parti mettront pour la circonstance plus de tristesse à regretter l’incompréhensible incompré­hension de l’électeur qu’à manifester leur compréhensible satisfaction d’avoir surnagé.

Les autres, portés par la vague et baignant dans l’euphorie d’une victoire totale (la leur et celle du parti), connaîtront donc des joies sans mélange. Tout leur devient possible : heureux, propulsés, flattés, adulés, ministrables peut-être, la fortune leur sourit, la gloire leur tend les bras, le monde leur appartient.

Il ne leur reste plus qu’à se faire remarquer par la qualité et/ou le nombre de leurs interventions, par la diversité de leurs travaux, par la fréquence de leurs apparitions dans les comités, commissions, conseils, bals, congrès, bureaux et même au Parlement, par la vigilance aussi de leurs prises de position. Ayant obtenu, grâce à l’argent des riches, les suffrages des pauvres, ils vont aussi pouvoir œuvrer pendant quatre ans à les protéger les uns des autres.

D’autres, tout aussi élus, mais moins doués, tempéreront sans doute les limites de leur compétence par la parcimonie de leurs activités. S’ils ont d’autres atouts, leurs chances de réélection restent intactes.

Il y a aussi ceux qui, malgré leurs légitimes espérances, sont restés sur le carreau, parfois de peu. Ils seront les meilleurs censeurs de leurs élus et trouveront bien souvent dans les activités communales un dérivatif à leurs déboires, un laboratoire pour leur virus politique et un tremplin de choix pour relancer des ambitions momentanément entravées.

Il y a enfin ceux qui se sont présentés sans ambition et en tout cas sans illusion.

J’en connais qui l’ont tenté pour sortir pendant quelques semaines de la grisaille de l’anonymat et devenir l’objet de l’admiration un peu goguenarde de leur entourage.

Ils retrouveront bien vite leur bureau, leur volant ou leur comptoir, grisés ou enrichis par leur petite expérience, et tout contents si le nombre de leurs voix dépasse le nombre de leurs proches.

Mais il y en a aussi qui le font parce qu’ils ont quelques idées et pas mal d’idéal. Les idées, en général, on les leur prend, mais l’idéal, on le leur laisse. Ils vont au combat, croyant profondément en ce qu’ils font, consacrant leurs loisirs, leur argent, leurs forces à la gloire et au profit de colistiers mieux placés, et avec comme récompense la satisfaction de s’être battus pour la cause qu’ils croyaient bonne.

C’est pour trois de ces sans-grade que j’ai voté dimanche sur la liste de mon choix. J’ai eu un peu la même sensation que si j’avais été fleurir le Soldat inconnu.

C’est ce qui explique sans doute aussi que j’ai eu, en ce faisant, le sentiment d’avoir accompli un acte doublement civique…

Hippolyte Wouters

www.wouters-theatre.com

Publié dans la Libre Belgique du 18 octobre 1985.

 

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