La clairière aux coquelicots

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« L’arbre cache la forêt », pensa Sébastien devant l’énorme chêne. Le jeune homme se dit qu’il devait avoir une poutre dans l’œil. Ce qui n’était guère mieux que de la poudre aux yeux. Il contourna le tronc et, à la lisière des massifs de feuillages qui habillaient le ciel de velours, découvrit un panneau : « Forêt impénétrable ; ne pas s’aventurer, au risque de périr assommé par une branche, étripé par les ronces, dévoré par les fourmis rouges. » Sébastien se dit qu’il n’avait guère le choix. Si Anne l’attendait dans la clairière aux coquelicots pour partager les galettes de mère-grand, et si elle ne voyait rien venir, elle finirait par s’en aller.


Le jeune homme se mit en marche dans la forêt puante. Les relents du romantisme, je vous jure, c’est pas piqué des vers. Ou plutôt si. Comme ce tronc qu’il apercevait devant lui, tout mité. Un tronc d’homme, en plus ; beurk. Sans doute perdu en route par un tueur en série. Sébastien l’enjamba d’un pas ferme, poursuivit son chemin, prit une branche dans la tronche, puis une autre, puis encore une ; il était sur le point de demander aux arbres quand ce petit jeu cesserait, lorsqu’il aperçut une première clairière, avec un nouveau panneau : « Toi qui es à la recherche du trésor dont ton âme rêve sans fin, sache qu’ici, tu ne trouveras rien, espèce de nigaud. » Sébastien gifla le panneau, qui le lui rendit sur-le-champ.

À peine réveillé, il reprit son chemin à travers une haute futaie frissonnante. Les arbres nus grelottaient ; Sébastien les entendait claquer des écorces. Lui-même n’avait pas très chaud, et commençait à regretter de n’avoir pas passé un gilet sur son petit pull orné d’un énorme cœur souriant. Comme il était trop tard pour retourner à la maison, il décida de persister, malgré le froid hivernal qui lui glaçait les os. Enfin, il arriva dans une seconde clairière où la température se radoucit, où quelques oiseaux cui-cuinaient comme des engrenages mal graissés. Une autre pancarte l’attendait : « Rien ici pour toi. Ha ha ! Te voilà à nouveau bien déçu, n’est-ce pas ? »

Il quitta la clairière par le sentier qui paraissait le moins dangereux, tapissé de mousse et d’aiguilles de conifères. Ses pas rebondissaient et il se sentait voler vers sa bien-aimée ; il volait, en effet, mais termina sa course dans un étang, dont il sortit à grand-peine, couvert de vase. Sur sa poitrine, l’énorme cœur pitoyable ne souriait plus. Sébastien se dit que ça commençait à bien faire, et que c’était bien la dernière fois qu’il allait draguer sur Internet. Cette midinette aux allures de chaperon rouge, qui lui avait donné rendez-vous dans un endroit impossible, commençait à lui courir sur le haricot. Était-ce une mise à l’épreuve ? Les femmes sont capables de tout pour vous surprendre et vous tester ; c’est bien connu. En tous cas, il n’aurait pas volé son goûter. « Espérons qu’elle ait pensé à la bibine, se dit-il en réalisant qu’il n’avait rien apporté, pas même une canette de Coca Light, car les galettes séchées, très peu pour moi. »

Au hasard, il s’engagea dans un sentier qui odorait le pipi de chat et les chatteries de pipistrelle. L’une d’elle, qu’il n’avait pas vue, perchée sur une branche juste au-dessus de lui, se soulagea : Sébastien sentit un couvre-chef impromptu lui réchauffer le cuir chevelu puis les tempes. Il pesta contre la gent volatile et jura qu’une fois rentré, s’il rentrait, il jetterait par la fenêtre PC et modem, puis irait prendre une cuite à la Chimay Bleue dans le bar le plus mal famé de la ville pour oublier tout ça.

Enfin, au moment où il s’y attendait le moins, il la vit, la clairière tant attendue ! Il la reconnut à trois fois rien : une petite brise, un parfum délicatement chatouilleux, et surtout les coquelicots qui chantaient en chœur une chanson des Beatles, dont Anne raffolait.

La jeune femme parut enfin. Elle était encore plus belle qu’en photo ! En le voyant ainsi, dégoulinant de vase et de fiente de chauve-souris, elle fit la grimace. Ça commençait mal ; mais bon, si elle lui avait donné rendez-vous sur la Grand-Place, devant l’hôtel de ville, comme aurait fait n’importe quelle esseulée en mal d’affection, il eût été plus présentable. Les yeux de Sébastien papillonnaient à du trente battements par seconde. Qu’elle était belle, dans sa petite robe bleue d’été, et que ses yeux marron brûlaient de paisible tendresse !

Sébastien s’élança : après tout, il n’avait pas passé trois semaines en mails, confidences et insinuations diverses, pour garder ses distances maintenant. Assez du virtuel ; il empoigna le réel à pleines mains, de même que la jeune femme, laquelle se mit à hurler qu’elle n’avait jamais de chance, qu’elle tombait toujours sur des cinglés, et que ce n’était pas étonnant si, dans ces conditions, elle était toujours seule et pucelle à trente-cinq ans. Sébastien ne voulut rien entendre ; il se débarrassa de la vase, de la fiente, du petit pull en cœur, de son pantalon trempé, et décida de conclure l’affaire.

Anne s’était mise à pleurer comme une hystérique. Mais elle s’apaisa peu à peu en s’apercevant que finalement, il était bien caressant, ce petit jeunot vaguement poète, goguenard à l’occasion, celui-là même qui l’avait secrètement charmée et à qui, soir après soir, un courriel après l’autre, elle avait raconté sa vie, comme s’il se fût agi d’un ami de longue date.

Pendant ce temps, les coquelicots indiscrets fredonnaient Love me do en se balançant mollement.

 

 Jean-François Saudoyez

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