La table de bistrot

Je ne sais si le fait d’être une table de bistrot me donne le droit à la parole, mais j’ai tellement envie de partager quelques mots avec vous, que je n’y résiste pas.

Installée en terrasse par un doux vendredi soir d’automne dans une rue de Paris, je viens de vivre des moments inoubliables. Inoubliables par leur soudaineté. Inoubliables par leur violence. Inoubliables par leurs conséquences.

Deux personnes, assises face à face, leurs pieds enchevêtrés autour du mien, devisaient et riaient en partageant un bon repas. Moi je ne faisais que mon travail de table. Je soutenais les plats, les verres, les assiettes, et aussi leurs mains tendrement posées l’une dans l’autre. Soudain, j’ai reçu un vigoureux coup de pied et j’ai basculé, emportée par la chute de celle qui déjà ne parlait plus. Je n’ai rien compris à ce qu’il nous arrivait. Si j’avais eu des oreilles, j’aurais sans doute entendu des tirs et des cris, mais heureusement je suis sourde. Si j’avais eu des yeux, j’aurais vu le chaos. Mais je suis aussi aveugle. Si j’avais eu un nez, j’aurais senti l’odeur de la poudre et du sang. Et dans des circonstances aussi dramatiques, je suis contente de ne pas avoir les sens que vous avez pour vous relier au monde, parce que je serais submergée par des informations qui me terrasseraient. Tout ce que je vis, je le ressens, simplement, et c’est déjà bien assez dur comme ça. Là tout ce que je ressentais, avant de sombrer dans l’inconscience, c’était de l’incompréhension.

La chute m’avait assommée. Il m’a fallu un moment pour me réveiller. J’étais étendue par terre. Le mot attentat s’est mis à résonner en moi. J’ai alors eu une pensée pour toutes celles et ceux qui ont vécu des expériences similaires, sur une autre terrasse, dans un train ou un marché, à Beyrouth ou Ankara, au Nigéria ou en Afghanistan, au Danemark, en Espagne ou aux Etats-Unis, bousculés ou détruits par des fous qui ne s’intéressent pas à l’amour. Des fous qui ne s’inquiètent que de faire du mal ou de faire peur. Les heures passées au sol m’ont permis de faire le tour de toute cette horreur, jusqu’à ce que l’on m’aide à me relever.

Là, je suis à nouveau debout, abimée, mais debout. Prête à reprendre du service et à participer aux moments de partage pour lesquels je suis née, même si jamais je n’oublierai.

 

Dany Grosjean

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