La trahison de ma maîtresse

J’ai toujours détesté les scènes d’amour au cinéma, ces moments de calme inévitables qui ne servent que de contrepoint aux scènes d’action qui les encadrent et où un cow-boy de dos se courbe sur  le corps frêle mais pulpeux d’une blonde, laquelle regarde la caméra avant de fermer les yeux, feignant de défaillir niaisement dans un bonheur total. Je détestais ces scènes de mièvrerie jusqu’à ce que Fabienne entre dans ma vie. Et dans mon cœur. Il y a dix mois maintenant. Depuis, je trouve toujours ces scènes du plus haut ridicule, avec le héros qui mange goulument le menton de sa partenaire dans les films américains. Les films français ne font guère mieux  avec leurs baisers sur la bouche, mais des bouches manifestement fermées. Les baisers, les vrais, je me les repasse dans mon lit, sur les rives du sommeil, étreignant Fabienne. Je la délivre d’un péril formidable et elle me tombe dans les bras, reconnaissante, abandonnée, épanouie et ravie.  Je me promets de lui avouer ma passion sans tarder. Et le lendemain, au turbin, je me contente de la regarder, en pâmoison, vertige de l’amour, je suis figé, je souris béatement quand elle m’embrasse sur la joue. Je sais bien que je devrais lui avouer ma flamme, mais… ne rien précipiter, attendre l’heure, le moment, les choses viendront d’elles-mêmes, pour l’instant je me contente d’écrire son nom. FABIENNE. Le F figure mes deux bras tendus vers elle. Le A représente la maison dans laquelle nous irons habiter ensemble, avec son toit à deux versants, j’y ajoute même une petite cheminée d’où s’échappe un filet de fumée, comme la chaleur de notre amour. Le B, ce sont ses formes merveilleuses, et j’écris son nom avec deux M, Fabiemme, deux « aime ». Et je rêve. Hier, elle m’a passé la main dans les cheveux. J’en ai perdu toute contenance. Et avant-hier, quand cet abominable grésillement a retenti pour signaler qu’on pouvait rentrer chez soi, elle m’a tendrement pris la main dans le couloir jusqu’à la grande porte. En contre-jour, les pollens voltigeaient dans la chaleur de la Saint-Jean. Je n’ai pas osé serrer cette main, mais j’ai lancé deux petits tressaillements qui ne peuvent lui avoir échappé. Elle m’aime aussi, je le sais. Elle me donne des signes pour m’enhardir, il ne faut pas que j’hésite trop longtemps. La vie est brève, et la jeunesse encore plus. Les chansons serinent ces vérités sur les ondes. Mes parents sont déjà assez âgés. La femme de ménage est préoccupée par la santé de sa vieille maman ; elle m’a dit fort opportunément qu’un jour, je devrais moi aussi prendre soin de mes vieux. Cette simple phrase m’a fait prendre conscience de la brièveté de l’existence.

Cette fois, c’est juré, demain, je me lance. Que vais-je lui proposer ? Les femmes, suivant l’âge, ça s’appelle d’abord petite amie, puis épouse, puis maîtresse : quels drôles de noms.

Je crois que ma mère est mélancolique. Elle prend le thé tout l’après-midi. A-t-elle deviné ma passion secrète ? Voilà qu’elle se met à me parler de Fabienne, tout en faisant tinter sa petite cuiller sur les flancs de la tasse.

  • Tu sais que Fabienne va se marier ?
  • Oui, avec moi, un jour, pensai-je in petto. Je n’ose pas le lui dire.
  • Avec le libraire, en face de l’école. Elle nous a invités à la réception. Le mois prochain, nous serons en vacances. Si elle est enceinte, elle ne pourra plus venir à l’école.

Le ciel s’assombrit, il fait froid. Des étoiles blanches filent dans tous les sens. Le nez me pique. Les ongles me rentrent dans les paumes. Je me surprends à me mordre les joues. Le goût du sang dans ma bouche.

  • De toute façon, l’année prochaine, tu iras à la grande école.

J’ai ramassé mes crayons, et j’ai écrit cette fois FABIENNE, avec deux « haine ».

Paul Hanska

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