L’allumeuse de Yellow Knife

Il fallait trouver de l’or avant l’hiver et donc augmenter la productivité de l’équipe de prospecteurs-foreurs et donc engager une bonne à tout faire qui s’acquitterait, à leur place, des besognes bassement domestiques : lessive, ménage et surtout préparation des repas.

La société Dolmage, Campbell and Associated de Vancouver recruta Marie, une allemande d’une cinquantaine d’années, pesant sa petite centaine de kilos, à la peau d’écorce de lune, grêlée par la vérole et parcheminée de ridules, à la chevelure de rouille et de cendres, aussi huileuse que filandreuse, aux yeux bleus délavés par trop de bières et de larmes d’exilée… Marie qui, débarquant un matin de l’hélicoptère avec notre ravitaillement hebdomadaire, apparut à la bande de mâles esseulés de notre campement perdu aux confins du Grand Nord comme l’incarnation de la plus torride des Vénus.

Et qui sinon Jack, le chef foreur, superbe et orgueilleux peau-rouge d’une quarantaine d’années, concubin, disait-on, de la plus belle squaw de Yellow Knife, la capitale des Territoires du Nord-Ouest, aurait pu, tel Jupiter, tomber à genoux aux pieds de cette visage pâle? Histoire classique, banale me direz-vous mais vécue par ses protagonistes comme la plus idyllique des romances, avec balades en kayak sous la lune argentée, sérénades de guitare accompagnées par les hurlements de loups, petits déjeuners aux pancakes dégoulinant de confiture d’orange et de bisous d’adolescents … mais chute catastrophique de la quantité de mètres forés journellement dans les roches aurifères. En tant que géologue responsable de la campagne de prospection, je me trouvai donc dans l’obligation de séparer les tourtereaux, licencier la biche  et – mais cela avait-il encore de l’importance ? – contraindre l’équipe à ne plus se contenter désormais que de boites de corned-beef et de sardines à l’huile.

Jack refusa de s’en contenter, ne rêvant que de sa dulcinée au point d’en perdre la tête et de  s’ouvrir le front en heurtant – volontairement ? –  la tête diamantée d’une couronne de forage. Saignant bien moins qu’un porc à l’abattoir, il exigea d’être transporté d’urgence à l’hôpital de Yellow Knife… à la porte duquel il ne se présenta jamais. Il n’avait pu s’empêcher de zoner, le front bandé ou plutôt auréolé de gaze écarlate, de bar en bar – l’alcool est un puissant analgésique – à la recherche de sa Marie pour fêter avec elle et encore quelques litres de bouze la folle flamboyance de leur amour.

Se retrouvant ainsi rapidement et complètement évaporé, le couple décida de passer la nuit dans un motel de voyageurs et avant de s’endormir, de griller une dernière cigarette… qui, tombant au mitan du lit, enflamme les draps : la belle parvient à se précipiter dehors, réalise qu’elle doit aider son homme, se retourne pour entendre la porte lui claquer au nez, une de ces portes sécurisées qui ne peuvent s’ouvrir de l’extérieur quand le bouton-poussoir est enclenché à l’intérieur… et derrière laquelle Jack, trop imbibé d’alcool que pour tenir sur ses jambes, est en train de cramer en hurlant.

Le lendemain à l’aube, Marie, aussi nue que folle, fut internée. Et, pour l’enterrement de leur chef, toute l’équipe de foreurs eut droit à trois jours de congé. Au retour, Sammy, un chilcotin jovial et rondouillard de 35 ans, succédant à Jack dans la position de maître foreur, crachait du sang. Parce que les autorités canadiennes, comme à l’époque de la prohibition aux Etats-Unis, limitaient la consommation de spiritueux en semaine, il n’avait pu, pour pleurer son ami tout son saoul, que se gaver de tranches de pain tartinées au cirage, cirage dont le solvant, je l’ignorais, est du pur alcool …

Le lendemain, ayant quelque peu recouvré ses esprits, Sammy me confia qu’il se résignait désormais à son sort, se sachant condamné à mourir par le feu, comme Jack et comme tous les chefs foreurs de la station de prospection aurifère que je n’ai dirigé que le temps d’un été.

Á l’approche de l’hiver et parce qu’aucun filon assez riche en or n’avait été cartographié, le campement fut démonté.

Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Marie qui avait trouvé l’amour.

Paul Gonze

© Ce texte, comme l’entièreté de site, est protégé par le droit d’auteurs.
Tous droits réservés par la loi
filigrane filigrane