De braise et de glace

Dès leur première rencontre entre les rayonnages de la bibliothèque des Comtes de Hainaut, Axelle avait séduit Séraphin par sa culture, sa gentillesse, sa fraîcheur, sa sensualité, sa légèreté d’oiselle, dont l’humour voletait comme une plume égarée.

Et il avait cru comprendre que cela était réciproque, car la jeune femme répondait favorablement à ses rendez-vous et se montrait assez tendre à son égard, ayant même poussé la complicité jusqu’à l’audace d’un baiser sur ses lèvres au moment où il s’y attendait le moins – alors qu’il avait trouvé, par hasard, le dernier tome d’une saga familiale qu’Axelle désespérait de pouvoir lire un jour, ce qui, jusque là, l’avait laissée en proie à un grand tourment : celui de secrets irréversiblement clos sur eux-mêmes.

Mais ce jour-là, en plein milieu de la Grand-Place de Mons, au moment où il s’apprêtait à la quitter avec le frénétique emballement qui lui était devenu coutumier, Séraphin s’était entendu dire qu’il était bien bel homme, très doux et prévenant, intelligent et sympathique, mais qu’enfin il valait mieux pour eux en rester à des relations d’amitié limpide, que cela leur éviterait des difficultés si courantes en amour, voire la rupture pure et simple de leurs relations, et que de toute façon la jeune femme n’était pas certaine d’éprouver d’autre sentiment à son égard.

Avant ce moment, Séraphin n’ignorait certes pas le sens de l’expression « brûler d’amour », mais il ne l’avait jamais vécu réellement.  Et là, instantanément, il avait pris feu.  Cela avait commencé par sa poitrine, s’était étendu à ses bras, jusqu’au bout de ses doigts, était descendu vers son ventre et avait embrasé ses jambes.  Séraphin ne pouvait rien dire, mais la flambée le rongeait ; il souffrait de sa morsure aigre et tenace.  Axelle, interdite, le regardait sans savoir que faire.

Un attroupement s’était formé ; on avait appelé les pompiers qui tardaient à arriver, retenus par un nid de guêpes à la maison Losseau.  Et Séraphin brûlait, étouffait, sentait tout son être devenir mou sous le désir fou et la tristesse indicible qui le ravageaient.  Axelle le fixait de ses grands yeux gris, vaguement ennuyée d’avoir provoqué cette manifestation pyrotechnique non programmée sur la place même où chaque année, le dimanche de la Trinité, une bande de castards biturés glapissait de joie à la mise à mort d’un dragon qui n’avait plus fait de mal à personne depuis belle lurette.

L’attroupement grossissait, devenait une véritable foule.  S’il eût été assez lucide, Séraphin n’eût sans doute pas été peu fier que le succès de son supplice fît concurrence à celui du Doudou.  Mais l’esprit enfumé, il voyait hommes, femmes et enfants, partagés entre frayeur et émerveillement, qui le regardaient sans prononcer une parole, sans faire un geste, alors que lui souffrait atrocement.  Enfin, les formes et les couleurs se mêlèrent, s’estompèrent ; Séraphin vit encore le visage d’Axelle, belle comme jamais, avant de s’éteindre pour de bon dans un soupir.

Devant le monceau de cendres, la foule des Montois restait paralysée de stupeur et d’incompréhension.  Axelle, qui tremblait des pieds à la tête, fondit en larmes.  Quelques dames s’approchèrent et lui demandèrent si elle connaissait celui qu’elles prenaient pour un kamikaze – et qui, bien malgré lui, en était peut-être un.  La jeune femme ne put répondre : ses mots se brisaient en sanglots.  Trois étudiants, aux tee-shirts marqués UMONS, lui suggérèrent avec sollicitude de vider une Troll ou deux pour se remettre, mais elle refusa.  Elle déclina même la proposition, que lui firent trois jeunes hommes bruns, gominés et veston-cravatés, de la reconduire chez elle en toute sécurité.

Ayant épuisé toutes les larmes de son corps, Axelle sentit son chagrin se tarir.  Hoquetant, elle se dirigea vers la rue d’Havré, pensant que si elle se dépêchait un peu, elle rentrerait chez elle à temps pour le début de l’émission littéraire hebdomadaire sur la deuxième chaîne nationale.

Au premier rang de la foule, Shama n’avait rien perdu du pitoyable spectacle.  Ses yeux rougis fixaient tristement le monceau de cendres.

Soudain, elle sursauta : au cœur de la poussière grise, une lueur faible et rougeoyante avait paru.  La jeune fille s’approcha et vit une braise minuscule qui vacillait encore, mais allait s’éteindre en quelques secondes.  Émue jusqu’au plus profond de son être, Shama ne réfléchit guère, écouta son intuition et se mit à souffler sur la braise, qui s’enfla peu à peu.  Encouragée par ce résultat, qui lui gonflait les poumons, elle continua à souffler jusqu’à s’exténuer ; et bientôt, une flammèche se mit à danser sur le tas de cendres, se tortillant dans les plus étranges contorsions.

Brusquement, alors que Shama, au bord de l’asphyxie, allait renoncer à poursuivre, un craquement déchirant se fit entendre, et une haute flamme s’éleva, provoquant une nouvelle stupeur et de nouveaux cris chez les badauds.  La jeune fille n’en croyait pas ses yeux.  La flamme prenait vaguement l’allure de Séraphin ; Shama vit apparaître d’abord la forme de son corps élancé, puis celle de ses jambes, de ses bras, de son torse et de ses épaules.  Enfin, le visage du jeune homme reparut, un peu fatigué et mélancolique, mais intact

La première chose que vit Séraphin en ouvrant les yeux, ce fut, au premier rang d’une foule qui se tenait à bonne distance de lui, une jeune fille qui n’était pas Axelle.  Et surtout un regard brillant qui le fixait.  Bientôt, la demoiselle rougit et se mit à haleter ; prestement, elle ôta sa veste.  Ses voisines s’en écartèrent, la regardant avec méfiance, reniflant même de façon désobligeante en faisant la grimace.  En effet, du sommet de son crâne, montaient de minces fumerolles.

Séraphin, surpris à son tour, trouvait ce spectacle ridicule, irritant même.  Avant ce moment, il n’ignorait certes pas le sens de l’expression « être de glace », mais il ne l’avait jamais vécu réellement.  Et voilà qu’il perdait la sensation de ses membres, un à un, puis celles de son ventre et de sa poitrine, qui se mettaient à geler.  Ses sens s’amenuisaient ; à peine s’il entendait les soupirs d’agacement, les murmures de désapprobation qui s’élevaient de la foule.  Aucun sentiment ne l’atteignit devant la torche qui dansait devant lui, nimême lorsqu’il comprit que bientôt, il ne serait plus qu’une sculpture de glace – à la ligne certes élégante, que ne désavoueraient sans doute pas les organisateurs de Mons 2015.  Ce fut son ultime pensée avant de perdre conscience.

Une heure plus tard, sur la Grand-Place presque déserte du chef-lieu hainuyer, un feu s’éteignait doucement devant un morceau de glace qui achevait de fondre.

 

 Jean-François Saudoyez

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