Le gros lot

MonologueClock

Je suis sûr que vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez d’être ici en ce moment !… Je ne dis pas d’être ici dans cette salle à m’écouter parler, ça c’est déjà une chance formidable évidemment, non, non, je parle de la chance que vous avez d’être ici tout court, d’être ici sur la terre, si vous voulez. Si vous tenez compte du fait que lors de votre conception, il y a eu à peu près un million de spermatozoïdes qui participaient à la course à l’ovule et que c’est le vôtre qui a gagné, vous voyez bien que votre naissance est le fruit d’un coup de pot monstrueux ! (Si j’ose dire) Probablement le plus grand coup de pot que vous ayez jamais eu dans toute votre vie ! Je ne crois pas que par la suite vous ayez eu une chance pareille… Une chance sur un million, vous vous rendez compte ! Vous me direz que celui qui gagne au loto, il avait paraît-il une chance sur 76 millions d’avoir les bons numéros, il serait donc 76 fois plus vernis que vous, mais c’est faux car qui vous dit que vos parents n’avaient pas fait l’amour 76 fois avant de vous obtenir ! Pour des jeunes mariés, ça serait pas surprenant. Vous me direz aussi que cette chance sur un million, y’a quand même 6 milliards d’êtres humains sur la planète, bientôt 7, qui l’ont eue également, sans parler de tous ceux qui vous ont précédés depuis la nuit des temps, c’est donc pas si exceptionnel que ça, mais c’est pas comme ça qu’il faut voir les choses : songez plutôt que votre père lui-même avait eu aussi une chance sur un million d’être là, et votre mère, et les parents de vos parents etc. Et je ne parle pas des chances que votre père et votre mère avaient de se rencontrer, et leurs parents, etc. Alors, c’est pas la peine de faire un calcul astronomique, pour se rendre compte que votre présence sur cette terre aujourd’hui était infiniment, mais ce qui s’appelle infiniment, hasardeuse ! Moralité : on est prié de sourire. Surtout si vous pensez à tous ces pauvres spermatozoïdes qui sont restés sur la touche et qui seraient peut-être bien contents d’être à votre place en ce moment… enfin quand je dis à votre place… sous une forme plus évoluée évidemment. Vous me direz que les malheureux, ils ne sont pas là pour se rendre compte de leur malchance. Certes. Et c’est bien le plus triste dans l’affaire, parce que ce qui est agréable quand on a une chance pareille, c’est pas tant d’avoir été choisi sur un million, mais c’est de savoir qu’il y en a 999 999 qui n’ont pas eu cette chance et qui vous envient ! Là, évidemment, y’a personne pour vous jalouser, votre voisin est aussi veinards que vous, et si vous lui dites fièrement : « Moi, j’avais une chance sur un million d’être ici ! » il vous répondra : « Et alors ? moi aussi. »… Les gens sont tellement blasés. Et n’essayez pas de lui rétorquer : « Oui, c’est entendu, mais moi j’avais en plus une chance sur 6 milliards d’être moi ! » car il serait bien capable de vous répondre « ah, bon ? parce que vous appelez ça une chance ? » Non seulement les gens sont blasés mais en plus ils sont insolents ! Qu’est-ce que vous voulez, tout le monde n’a pas la chance de se rendre compte de sa chance.

 

Jacques Mougenot

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