Le jour des morts

« Il y a eu un défunt dans votre famille cette année ? »

La question pouvait sembler saugrenue mais pas dans une église, le soir de la célébration des morts, posée par mon voisin de rangée, un homme d’un certain âge qui était arrivé après moi. Sa femme m’avait dissuadée, d’un regard peu engageant, de m’asseoir à la place qu’elle avait gardée pour lui et j’avais pris le siège à côté.

Je le connaissais de vue parce qu’il avait été président d’une association locale ; lui n’était pas physionomiste : nous nous étions croisés à une conférence quelques semaines plus tôt et je me fis reconnaître à voix basse. « Non, pas du tout, répondis-je peut-être un peu trop joyeusement à sa question. Je suis venue écouter ma fille chanter.

  • C’est évidemment une excellente raison, dit-il dans un soupir.

C’était en effet une excellente raison et je ne me sentais même pas gênée d’être là, à la messe des morts de l’Université, avec dans mon sillage, me semblait-il presque visibles, des traînées de l’automne flamboyant, scandaleusement doux, presque chaud. Ma fille chantait pour la messe des morts et je voulais juste une bonne place, au troisième ou au quatrième rang de la petite église paroissiale, avec vue sur la nef où s’agitaient la trentaine d’étudiants qui composaient la chorale universitaire. Ils avaient revêtus leur toge académique. Ma grande était au troisième rang, entre deux juristes reconnaissables à leur cordon rouge. La petite chorale se donnait des airs de King’s College choir. « Et vous, me sentis-je obligée de demander à mon voisin, avez-vous un défunt ?

  • Oh non, me répondit-il d’une voix atone, moi, je viens chaque année. »

Il ne devait pas être le seul, pensais-je en observant les gens s’installer : la bibliothécaire de la faculté de théologie, quelques académiques, des collègues de l’administration, et au deuxième rang, juste derrière le recteur et les vice-recteurs qui venaient d’arriver, une rangée de garçons à la carrure affirmée, portant des sweatshirts rouge et or, dont le dos affichait en grand : Kiné 12. Kiné, premier cycle, deuxième année. Le prêtre et les deux officiants remontèrent l’allée centrale, l’orgue donna le ton et la chorale entama l’entrée.

Jesus bleitet meine Freude
Meines Herzens Trost und Saft
Jesus wehret allem Leide

J’étais bien décidée à continuer de goûter le charme de cette journée scandaleusement belle et dorée, et la musique allait y contribuer, même le Kyrie de la Missa pro defuncti, même l’Alleluia d’Henrich Schütz. Contrairement à mes collègues, moi, je n’étais là que pour les vivants et en particulier pour une petite vivante qui chantait au troisième rang, belle comme un cœur dans sa toge académique. Je plaignais secrètement les gens dont la présence à cette messe était une obligation, voire une corvée, comme, pensais-je, le Recteur. Il devait en voir, des messes, des cérémonies, des remises de diplômes, des vernissages, des trucs protocolaires. Et si j’allais m’asseoir au premier rang, à côté de lui ? C’était un homme d’une élégance un peu guindée, au charme aristocratique. Et si je m’approchais en lui demandant si la place était libre ? Après tout, personne n’était en toge, ni même en costume cravate, et je pouvais arriver en retard en faisant semblant de prendre la dernière chaise de libre ! Justement celle-là, au premier rang ? Des pensées comiques me traversaient la tête.  Je n’étais pas là pour la messe, juste pour écouter ma fille, mais entre deux psaumes, je n’allais quand même pas sortir mon IPhone de mon sac et consulter ma messagerie Facebook ! Enfant, je lisais dans mon missel jusqu’à dix évangiles d’affilée, pendant la messe, pour tuer le temps ; je n’avais plus cette échappatoire aujourd’hui.

The Lord bless you and keep you :
The Lord make His face to shine upon you,
To shine upon you and be gracious, and be gracious unto you

Les proches des défunts étaient à présent invités à prendre un lumignon et à venir le déposer au pied de l’autel tandis que le prêtre égrenait lentement le nom des défunts de l’année. J’en reconnus plusieurs au passage, un ancien directeur de thèse, ou le mari d’une condisciple, trop tôt emporté par un cancer foudroyant. La bande des Kiné 12 s’avança à son tour et l’un d’eux déposa le lumignon qui, me rendis-je compte brusquement, devait représenter un de leur camarades de cours, un tout jeune homme de Kiné 12, dix-neuf ans, peut-être vingt ; peut-être était-ce ce garçon qui s’était noyé dans le lac glacé l’hiver dernier, ou cet autre qui était tombé du haut du pont du chemin de fer, mort bourré, un soir de guindaille. Un jeune gars comme ceux-là qui se rasseyaient, un peu sonnés, un jeune gars qui avait pour vocation de soulager les personnes âgées, de préparer les sportifs, de rééduquer les accidentés de la route. Un jeune gars plein de vie et de promesses, encore plus jeune que ma princesse du troisième rang qui un jour serait juge des enfants, ou notaire, ou médiatrice. à cet âge-là, tous les possibles sont possibles, sauf pour le jeune Kiné 12 pour qui ils se sont définitivement éteints. Je pensais à ses parents qui après son décès avaient courageusement milité pour l’encadrement de la consommation d’alcool sur le campus. J’étais en colère devant ce tribut insupportable que nous payons chaque année à la mort quand elle nous prend l’un de nos fils, l’une de nos filles, dans un accident de la route ou un suicide.

The Lord lift up the light
Of His countenance upon you,
And give you peace

Dans la nef gauche, une douzaine de filles semblaient très émues ; on se tenait la main ou les épaules, on se passait des mouchoirs en papier, on ne cachait pas ses larmes. Elles se ressemblaient toutes, cheveux longs, jeans et pulls gris, mais au contraire de celui des jeunes kinés, le choix de ces vêtements ne semblait pas illustrer une quelconque appartenance scolaire et ne relevait que d’un dress code de la tristesse. J’imaginais qu’elles vivaient ensemble dans la même maison d’étudiantes. Leur chagrin était contagieux. Le prêtre invita les fidèles à échanger un geste de paix. Après avoir serré la main de ses vice-recteurs et celles des jeunes kinés du deuxième rang, le recteur traversa la nef en direction des jeunes filles. Mais il ne serra que trois ou quatre mains : les autres filles étaient trop occupées à pleurer dans les bras les unes des autres que pour remarquer sa présence.

La messe tirait à sa fin. Une femme encore jeune, celle-là même que j’avais côtoyée au cours de mes études et qui venait de perdre son mari, prit la parole pour dire qu’il n’y avait pas de formation universitaire pour préparer à l’absence. Je sais, dit-elle avec une grande dignité, la malédiction que la mort abat sur nos vies, et qu’il faut des prophètes pour nous deviner vivants sous les décombres. Le recteur prononça quelques mots maladroits sur ce que les défunts avaient apporté à notre communauté et rappela le soutien de l’Université aux familles et aux amis. Il regardait les jeunes filles aux yeux rougis. Et il invita tout le monde à prendre le verre de l’amitié dans la salle paroissiale.

Mit Fried und Freud ich fahr dahin In Gottes Wille,
Getrost ist mir mein Herz und Sinn, Sanft und stille.
Wie Gott mir verheissen hat, Der Tod ist mein Schlaf worden.

Après la bénédiction finale, les officiants et les autorités se dirigèrent vers le fond de l’église mais beaucoup de gens s’attardaient dans les travées. Une dame avec un chignon gris voulait saluer mon voisin, le président de l’association locale. Des collègues se retrouvaient. Les choristes repliaient leur toge et rangeaient leurs partitions en un joyeux brouhaha peu conforme aux circonstances. Ils restaient groupés autour de leur chef de chœur qui leur prodiguait sans doute de l’information sur les prochaines répétitions.  La foule se dirigeait lentement vers la sortie, par petits paquets. Je rejoignis ma fille. « C’est chouette que tu sois venue. Ca t’a plu, me demanda-t-elle ?

  • Oui, répondis-je, mais c’était triste ! »

On franchit les portes juste après les jeunes filles aux yeux rougis. Certaines se donnaient le bras. Dehors, la nuit était entièrement tombée, douce comme un velours noir. Une des jeunes filles lança à ses copines : « Ils étaient mignons, hein, les petits kinés? »

Et dans leurs rires venait de s’allumer la première étoile.

 

Dominique Costermans

www.dominiquecostermans.be

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