Le marbre de l’amour

« Elle m’effleure d’une caresse du geste »

Casanova

Au hasard de mes pérégrinations dans la cité, j’ai découvert une sculpture dont la sauvage sensualité évapore les pluies et les neiges qui se précipitent, dévalent et glissent sur les corps nus de deux amants torsadés par l’amour. Leur couche est un podium sorti de terre, creusé par leur poids de statufiés. Comme si l’artiste n’avait pas voulu les remettre dans le trottoir, les pavés sont restés déchaussés, petits blocs dispersés tout autour du socle granitique surélevé. La femme est allongée sur le dos, le bras droit sous sa chevelure évasée. Son ventre tourne vers lui tandis que son sein pointe vers le ciel. Elle est heureuse, ivre des senteurs, murmures et souffles des ferveurs libertines. Son amant est appuyé sur le coude droit, la main posée sur l’avant-bras longiligne de sa compagne. La torsion des muscles d’albâtre du dos est assouplie par l’ardeur contenue. Le visage laiteux est admiratif de la beauté épanouie qu’il vient d’aimer. Allongé contre le flanc minéral de la femme qu’il convoite à nouveau, le garçon ne voit qu’elle, le menton à portée de sa bouche ciselée, impatiente. Il attend un appel, un geste, un regard. Sa peau de gypse est polie de transpiration. Son cœur quémande, supplie, un deuxième round. Elle, l’adversaire, la partenaire, la complice, fixe le ciel. Tout son être respire l’instant. La pause est gorgée de caresses échangées, de pulsions partagées, de paroles susurrées.

Il y a de l’indécence dans cette œuvre de rue, exposée aux regards de tous, passants ou chiens errants: l’indécence de l’intimité dévoilée. Je m’étonne qu’aucun fanatique avide de conflits, vandale empli de frustrations, tagueur en quête de gloire médiatique ou ado moqueur, intimidé par l’origine de sa naissance, n’ait déjà défiguré ce monument d’érotisme. Au-dessus des lèvres féminines, pas de moustache. Sous l’aisselle ouverte aux intempéries, pas de poils hachurés au feutre noir. Sur le sein impudique, offert, échancré et lascif, pas une trace de peinture, de marqueur indélébile ou de Bic rouge. Au bas des reins, cambrés, brisés en deux vers l’amante convoitée, pas un hématome ni même une griffure d’une pointe d’acier jalouse ou choquée. Sur les fesses masculines, larges jumeaux blancs musclés, pas un seul graffiti ni un seul mot haineux ou moralisateur. Rien n’est venu abîmer, souiller ou pervertir ce merveilleux délicat entre-deux. Entre deux êtres, amants pour toujours. Entre deux ébats, assouvis mais insatiables. Entre deux respirations, deux répits, deux accalmies, deux silences.

La plénitude de l’intimité amoureuse inspirerait-elle le respect de tous ? Ces deux statues des plaisirs érotiques, feraient-elles l’unanimité de chacun ? Rappelleraient-elles des souvenirs aux anciens, des rêves aux plus jeunes ?

  • « Le marbre d’amour », voilà comment les gens ont baptisé cette statue sans nom, ce couple anonyme. Si vous la caressez, la libido s’enflamme dans vos tripes !, m’explique un de ces adeptes des légendes urbaines.

Avec le temps, un pèlerinage s’est mis en place. Les passants, amants heureux ou malheureux, jeunes ou vieux, à deux ou esseulés, glissent la peau chaude de leur main sur les mollets de marbre glacé, continuent sur les cuisses nacrées d’humidité, grimpent le sommet de la hanche anguleuse, fine comme une crête de montagne, pour descendre finalement vers le sein bombé. Main posée sur le dur téton, ils murmurent leurs vœux et fantasmes les plus secrets, comme un prêtre avec son chapelet annone une prière. Ils clôturent le rituel par un baiser sur la joue de l’homme et de la femme, tendre geste final de ce court trip érotique.

Les massages des milliers de mains et de doigts, ont rendu la peau marbrée mate, lisse et brillante, preuve de la ferveur que lui vouent ses dévots de l’an 2000, athées ou croyants. L’architecture de leur église est si ensorcelante de beauté que je n’ai pu résister à leur faire à mon tour une offrande : une caresse et deux baisers.

 

Thierry Zaman

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