Le nouveau testament

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Mes chers enfants,

 

Vous vous demandez tous ce que vous faites ici, chez mon notaire. C’est simple : je lui ai confié le soin de vous lire… eh oui, mon testament. Je veux dire le vrai, le bon, le seul qui sera exécuté. Oui, je sais, vous êtes surpris parce que chacun de vous a dans sa poche un testament que je lui ai envoyé il y a quelques semaines. Tous datés du 12 avril 2015 à 15 heures, dans lequel j’indiquais à chacun séparément que je lui léguais la part de ma succession que je ne suis pas obligée, par la loi, de laisser à mes enfants. Chacun a donc cru qu’il recevrait plus que les deux autres…

Vous auriez déjà pu bien vous amuser, avec trois testaments faits le même jour à la même heure, pour savoir quel était le dernier, et donc le bon…

Mais aucun de ces trois testaments ne sera le bon. Il y a l’ancien, enfin les anciens testaments, et le nouveau… comme dans la Bible. Parce que celui-ci, je l’ai écrit après, le 13 avril 2015, et je l’ai fait enregistrer par le notaire.

J’ai donc pris d’autres dispositions. Eh oui.

Non, Myriam, tu n’auras pas ma quotité disponible (c’est comme cela, m’a dit mon notaire, qu’on appelle cela) … Et ce n’est pas parce que tu t’es mariée avec un étranger, et noir de surcroît… Oui, bon, je sais, Mamadou est devenu belge, mais uniquement grâce à toi, et donc, en amont, aussi à moi. Pour peu que j’y pense, j’ai envie de me retourner dans ma tombe. Et puis, m’avoir fait des petits-enfants café au lait, franchement…

Non, Jean-Philippe, tu n’auras pas ma quotité disponible. Et ma décision aurait été la même si tu n’avais pas essayé de me faire colloquer en prétendant que je perdais la tête parce que je partais en croisière trois fois par an et que je dilapidais ainsi, selon toi, ton futur héritage.

Non, Claudine, tu n’auras pas ma quotité disponible. Et cela n’a rien à voir avec ta transsexualité, je te le promets. Même si c’est vrai que je ne digère toujours pas que la petite fille que j’ai portée, mise au monde et habillée en rose de pied en cap pendant des années se soit transformée en un grand garçon ! De mon temps, on n’aurait jamais osé. Toi, il t’a suffi de passer sur le billard puis à l’état civil, et pouf, tu es devenue un homme, à ce qu’il paraît ! Et non, je ne t’appellerai jamais Kevin. Même si tu avais choisi un prénom moins moche, c’est une question de principe. Et tant pis si cela pose un problème dans un document officiel comme ce testament. Débrouille-toi avec tes deux prénoms.

Donc, mes enfants, aucun d’entre vous n’aura ma quotité disponible parce que ceci est mon nouveau testament. Et parce que j’ai un nouvel héritier légal : Hortense.

Mais non, Hortense n’est pas une enfant adultérine que je vous aurais cachée ! Non, vous n’avez pas de petite demi-sœur. Vous avez mieux : vous avez une… comment dire… une quasi belle-mère !

Hortense ? Voyons ? Cela ne vous dit rien ? Hortense, vous savez, celle qui partage ma chambre au home depuis quinze ans. Ah ben non, je suis bête : vous ne pouvez pas le savoir puisque vous n’êtes jamais venus me voir.

Eh bien voilà, mes enfants, je dois vous le dire : je me suis pacsée avec Hortense il y a un an.

Quoi ? Vous n’êtes pas contents ? Mais, mes anges, vous avez échappé au pire : j’ai failli l’épouser. Rien ne m’en empêchait. Le mariage homo n’est pas interdit au-delà de quatre-vingt ans. Eh non. Mais c’était peut-être un peu plus risqué quand même, des fois que vous auriez prétendu que j’avais fait un mariage blanc.

Il n’y avait aucun obstacle à notre union : il n’y a pas de limite d’âge. Et j’avais toute ma tête quand on l’a fait, ça, vous pouvez me croire ! Donc, mon pacs, c’est du béton.

Vous m’avez assez reproché de ne pas être « moderne ». Eh bien voilà, je le suis… Mieux vaut tard que jamais, non ?

J’imagine qu’une question vous taraude en ce moment : est-ce que votre mère a viré sa cuti à quatre-vingt-neuf ans ? Et quoi, c’est interdit ? Ce qu’on faisait avec Hortense ? Mais cela ne vous regarde pas, mes chéris…

Donc inutile de courir au home rechercher mes meubles : c’est Hortense qui en hérite. Car, par le présent testament, j’en fais ma légataire universelle. Tout ce que la loi ne m’oblige pas à vous laisser est pour elle. Inutile d’espérer vous partager le salon Louis XV, la commode en marqueterie, mon collier en diamants, ma bague en saphir, tous les tableaux anciens, l’argenterie, mon portefeuille titres, mes comptes épargne, les lingots d’or, etc., j’en passe et des meilleures. Sans compter la maison de famille, à laquelle vous tenez tant, qu’elle pourra habiter jusqu’à sa mort ; et comme elle est trempée dans l’acier, du genre à faire reculer le record de longévité d’une décennie, vous allez attendre encore un certain temps pour la récupérer …

A cet instant, j’imagine qu’un ange passe. J’aimerais être une petite souris pour voir vos têtes.

Voilà, mes enfants. J’en ai fini. J’ai tout dit.

Je vous embrasse de là où je suis désormais.

Aujourd’hui est sans doute le plus beau jour de ma mort…

Henriette, votre mère.

 

P.S. : C’était une blague ! Hortense et moi ne sommes pas pacsées. Et je n’en fais pas ma légataire universelle (ceci est bien ma dernière volonté).

P.P.S. : J’ai gagné à Euromillions il y a un mois. La toute grosse cagnotte. Cent quatre-vingt millions d’euros. Le billet est dans un coffre dont le notaire vous remettra la clé.

 

Fait à Bruxelles, le 13 avril 2015.

 

Jehanne Sosson

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