Le piège diabolique

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Puis-je vous conter la chose la plus admirable, la plus instructive, la plus inquiétante, la plus banale, la plus irritante, la plus haute, la plus basse… oui, en fait, la plus basse, car l’aventure a lieu dans un parking souterrain, un de ces endroits où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté, et dont la répartition harmonieuse fait la gloire de notre bonne ville de Bruxelles ?

Il existait dans le temps d’aimables vampires, des êtres un peu tristes et tout décolorés, qui passaient leurs journées dans ces profondeurs plutôt que de s’ébattre à la lueur du jour dans les champs d’asphodèles. Ils répondaient parfois à vos questions et parvenaient à résoudre des problèmes que n’eut pas désavoués Fermat. Avec l’évolution du siècle, et pour d’obscures raisons de sauts d’index ou autres drôleries, on les a remplacés par des distributeurs automatiques, tout de jaunes vêtus, qui offrent à l’usager leur visage austère et leurs services stéréotypés. C’est donc ces machines qui vous accueillent avec joie, tout en contrôlant vos sorties comme Torquemada jadis soupesait les âmes.

L’autre jour, mon humble personne avait donc garé sa voiture là où les pneus trouvent un repos temporaire. Au retour, je sors mon ticket pour payer mon séjour. La machine l’avale, émet d’horrible gargouillis puis le rejette avec un drôle de pfrrrt tout en affichant la mention : Ticket illisible. Veuillez recommencer. Je recommence. Je recommence même plusieurs fois, car ce robot mal luné persiste dans son attitude inélégante. Quelle humiliation ! Un si joli ticket, parfaitement rangé dans mon portefeuille pour qu’il ne se froisse point, puis posé à la surface de mon cœur, là où les êtres sensibles conservent précieusement leur dernier coupon Fortis ! Comment une machine bien élevée peut-elle mépriser un témoin si parfait de notre civilisation informatique ! En outre, cet engin se permet de me rappeler chaque fois que je lui dois 4,80 euros.

Brusquement, l’horreur de ma situation se présente à moi. Pas un homo sapiens dans les parages (voire un simple australopithecus afarensis), pas de bouton de panique, pas de numéro de téléphone salvateur, et mon véhicule qui, à cinq mètres de là luit dans la pénombre, condamné à végéter dans ces profondeurs jusqu’à la consommation des siècles, alors que la journée semble trop avancée pour que je puisse illico en acheter un autre chez mon concessionnaire ! Heureusement survient l’ange de la rédemption en la personne d’une dame qui me signale qu’à un endroit secret de ce Léviathan se trouve un robot plus complaisant. J’y cours. Tout fonctionne. La vie a encore un sens. Mais le petit écran du bon Samaritain de tôle précise : Durée 2h01. Prix à payer : 7,20 €.

Que représentent donc pour chaque minute deux euros quarante de surtaxe dans un parcours terrestre ? Pas grand-chose à vrai dire. Mais en terme de salaire net, et si je calcule bien, cela fait une moyenne de 25.056,00 € par mois.

J’ai réfléchi : pour la moitié de ce prix, je suis tout prêt à fournir trois ou quatre réfugiés politiques qui accepteraient de conduire la barque de Charon dans les ténèbres souterraines et de guider les naufragés vers ce petit point de lumière et d’espoir qu’on perçoit au bout d’un tunnel.

 

Olivier de Trazegnies

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