Le piège

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Pendant plus de dix ans, je fus l’un des plus fidèles habitués des soirées hebdomadaires de Mrs Charity Hethrington. Chaque mercredi soir, j’avais plaisir à abandonner le calme confort de mon club pour la gaieté discrète de ces petites réunions. Veuve d’un riche marchand de bétail, Mrs Hethrington avait su faire oublier l’origine modeste de sa fortune en s’entourant de la plus aimable compagnie qui soit. Nous nous retrouvions donc, une fois la semaine, autour d’un bol de punch ou d’une table de jeu, pour deviser à bâtons rompus sur les grands et petits évènements de la société londonienne. Tandis que Céleste, la jolie soubrette française, disposait élégamment biscuits salés et petits fours, nous nous sentions pour un soir à mille lieues de tous soucis.

Charity, si parfaite par ailleurs, n’avait qu’un défaut, mais de taille à mes yeux : elle s’avouait une marieuse enragée. Dès qu’une occasion se présentait de faire ce qu’elle appelait le « bonheur des esseulés », aucun obstacle n’était capable de la rebuter. Etant généralement le seul célibataire présent à ses soirées, cette qualité (si j’ose ainsi m’exprimer) me valait l’attention toute particulière de notre hôtesse. Bien sûr, proche de la soixantaine, j’avais trop pris goût à mes petites habitudes pour me risquer sur le sentier périlleux du mariage. Néanmoins, il ne se passait guère de semaine que la chère femme ne me vantât les qualités de telle ou telle péronnelle entrée par mégarde (ou à dessein) dans le vaste champ de ses préoccupations nuptiales.

En bonne place dans ce supposé peloton de charme figurait, depuis un sérieux bout de temps, la propre nièce de Mrs Hethrington. Non pas que la jeune Gwendolyne Willingsforth fût laide ou boiteuse, mais elle était dotée du caractère le plus infernal, de la prétention la plus épouvantable, de la bêtise la plus irréductible que femme n’eût jamais. Aucun homme doué du plus élémentaire bon sens n’eut hésité une seconde à classer ce poison dans la catégorie des immariables. Et pourtant, Charity faillit bien réussir ce coup-là. Voici comment…

Certain mercredi soir, nous vîmes paraître un petit jeune homme aussi mou de visage qu’inconsistant de formes et de manières. Comme il était anormalement timide, notre hôtesse se chargea de nous révéler qu’il se nommait Cedric Fortymore, que ses parents venaient de décéder dans leur propriété du Cumberland, qu’il héritait de son père du titre de lord et qu’il songeait peut-être à s’établir à Londres où il venait pour la première fois. Nous écoutâmes avec patience ce morceau de biographie, puis retournâmes prestement à nos conversations, abandonnant lâchement le nouveau venu dans un coin dont il ne bougea plus de la soirée.

Au cours des semaines qui suivirent, ma surprise fut grande de constater que Charity ne semblait rien tenter pour faire basculer le jeune Cedric dans quelque filet nuptial. Dans ces conditions, me demandai-je, pourquoi diable nous encombre-t-elle de ce benêt ? Car chaque mercredi retrouvait le triste jeune lord assis dans le même coin, toussotant d’un air perpétuellement confus, examinant ses mains avec une application assidue, rougissant d’un rien et n’échangeant pas trois paroles. Cette pitoyable attitude, si contraire aux moeurs de notre petit cénacle, n’empêchait nullement Charity de combler le garçon d’attentions répétées, en remerciement desquelles il levait sur sa bienfaitrice des yeux mouillés de bon chien fidèle. Disgusting !

J’avoue n’avoir su résister à la curiosité de savoir quel pouvait être le charme caché d’un jeune homme qui semblait, même pour notre vieille Angleterre, si extraordinairement banal. J’avais au Cumberland un camarade de promotion à qui je demandai de se renseigner discrètement sur la famille Fortymore. J’appris ainsi, entre autres détails de moindre intérêt, que le père du garçon avait, avant de rendre son âme au Seigneur, émis un bien curieux testament : son fils unique ne pourrait entrer en possession de son héritage, qui était plus que confortable, qu’au jour de son mariage. Si à son 25e anniversaire le jeune Cedric se trouvait toujours célibataire, la fortune paternelle devait être versée aux oeuvres de charité du comté. Ce procédé (abominable selon moi) était sans doute le seul moyen que le vieux lord avait trouvé pour arracher son rejeton à son indéniable mollesse.

J’aurais mis ma tête à couper que Charity Hethrington n’ignorait rien de tout cela. Je voyais mal le parti qu’elle pourrait en tirer, mais quoi qu’elle ait pu machiner, il lui faudrait se hâter. Dans le post scriptum de sa lettre, mon ami me précisait que l’anniversaire fatal tombait à trois semaines de là.

La manoeuvre de la marieuse dépassa en duplicité l’entendement de l’homme raisonnable que je me flatte d’être. Cela se passa le mercredi de la semaine suivant celle où j’appris les choses dites ci-dessus.

Nous jouions aux charades littéraires. Un jeu bien innocent dont la partie la plus divertissante consiste dans les gages qu’impose aux perdants celui ou celle dont l’énigme n’a pas été résolue. Je venais d’abandonner un reste de dignité en tentant vainement de jongler avec deux pommes et une banane, lorsque ce fut le tour de notre hôtesse de dire une charade. Elle la posa au timide Cedric et le benêt, bien entendu, fut incapable de la résoudre. Charity prit alors sa plus belle voix de miel.

  • Cedric, vous m’aimez bien, n’est-ce pas ?
  • Oh, oui, Mrs Hethrington.
  • Vous avez confiance en moi ?
  • Oh, oui, Mrs Hethrington.
  • Cedric, mon garçon, depuis longtemps vous me faites de la peine à traîner votre pauvre solitude. Aussi, comme gage, je vous ordonne de vous fiancer à… voyons voir… à, disons, la première jeune fille qui pénétrera dans cette pièce. N’est-ce pas une bonne idée ?
  • Oh, oui, Mrs Huthrington, répondit machinalement le niais.

Croyant à une plaisanterie originale, l’assistance, en joie, applaudit. Je me sentis devenir blême et maudis cette éducation britannique qui m’empêchait d’intervenir ainsi que me l’aurait commandé la plus élémentaire solidarité masculine. Ah ça, la marieuse avait bien calculé son coup. A deux semaines de son 25e anniversaire, ce mollasson de Fortymore n’avait certainement pas accompli le moindre effort dans la recherche d’une épouse qui lui permettrait d’entrer en possession de la fortune familiale. Peut-être même avait-il sagement de décider d’y renoncer. Mais je faisais confiance à notre hôtesse pour lui faire miroiter les avantages de l’aisance, ainsi que pour jouer affectivement sur la promesse d’opérette qu’elle venait de lui arracher devant témoins. Les « fiançailles » seraient des plus brèves et, avant dix jours, le malheureux se verrait traîné à l’église au son de la redoutable marche de Mendelsohn.

La bouche du pauvre garçon s’ouvrit toute grande. Lord Cedric venait de comprendre le piège abominable dans lequel on venait de le faire tomber. Mais il était trop tard. Déjà la soubrette entrait pour annoncer l’arrivée, comme par hasard, de miss Gwendolyne Willingsforth. Celle-ci, évidemment complice, s’avança, radieuse à l’idée de devenir sous peu une enviée Lady. Ulcéré, je quittai la réunion sans saluer personne.

Il me faut reconnaître que le jeune Cedric s’est conduit en parfait gentleman. Je le soupçonne d’ailleurs d’être un peu moins balourd qu’il ne se plaisait à le montrer. Toujours est-il qu’il a rigoureusement exécuté son gage : il a épousé Céleste, la jolie bonne française. J’ai eu récemment de leurs nouvelles : ils ont deux enfants et vivent très heureux dans leur beau domaine du Cumberland.

 

Jean Van Hamme

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