Le refus

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En vain Eve le pressa-t-elle et le cajola-t-elle. Toute jolie qu’elle fut, il refusa de manger une pomme. Car ce jour-là les poires lui plaisaient davantage. Il y a des jours comme cela…

L’esprit divin, dont nul ne sait avec précision s’il procéda du père et du fils ou uniquement du père, en fut scandalisé. Car toute loi n’est promulguée que pour être enfreinte et tout paradis terrestre, à l’instar d’un village de vacances, ne peut être que transitoire. Que faire aussi d’un fils désormais incapable de racheter un péché originel inexistant ? A quoi dépenser les trente deniers ? Que faire de la lance de Longin sinon la reléguer à la porte de Hal que personne ne visite jamais ? Soudain la Toute Puissance se rendit compte qu’elle dépendait, pour accomplir ses impénétrables desseins, des papilles gustatives d’un petit bonhomme. Car tout comme en démocratie la liberté n’avait été donnée à l’homme que pour ne pas l’exercer.

Cependant Adam passait l’éternité, dans un heureux ennui, à pratiquer des sports nautiques sur les quatre fleuves du paradis.

Une nuit, couché sous la roue immobile d’Aristote, il rêva… Il rêva à tout ce qui aurait pu se passer.

Il vit, en songe, des milliers d’hommes et de femmes passer leur temps en orgies et en massacres, tour à tour fous d’amour et de chagrin. Il vit la Saint-Barthélémy et le cadavre de Coligny jeté sur le pavé, le combat des Horaces, la tendre et dangereuse rencontre de Juliette et de Roméo, le massacre alternatif des Chiites et des Sunnites, Socrate buvant la ciguë pour impressionner Platon, les cavaliers de l’Apocalypse hurlant au grand galop dans les campagnes, Erasme en méditation place du marché au Poisson à Louvain, et des parents émus devant leur nouveau-né.

Il se rendit compte de ce qu’aurait pu être la gloire, la souffrance, l’amour, le bonheur, le désespoir. Il tomba amoureux de Didon, de Thérèse d’Avila et de Rita Hayworth. Il admira la toge de Lucrèce et les robes bordées d’hermine de Marguerite de Valois. Il sut aussi qu’il n’enlèverait jamais le soutien-gorge de son épouse perpétuellement nue.

En un instant il apprit l’amour et la haine, le désir et le regret, la vie et la mort, et comprit qu’il n’existe pas de paradis sans berceau ni tombe.

En s’éveillant il crut entendre une voix chuchoter : « An apple a day keeps the doctor away » et, au paradis terrestre à tout jamais, Adam pleura sur la faute qu’il n’avait malheureusement pas commise.

 

Jacques van Wijnendaele

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