Le tour de demain ?

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Il régnait devant le siège de l’UCI une animation inaccoutumée. Photographes, caméramans, journalistes, sportifs de route, de piste et en chambre, balisés par des policiers débonnaires, discutaient, gesticulaient et attendaient avec une impatience non dissimulée l’annonce qu’allait faire le porte-parole de l’Union Cycliste Internationale.

Cette annonce devait être capitale pour l’avenir du cyclisme, et sans doute, par ricochet, pour l’avenir du sport tout entier.

Les choses n’étaient pas simples, d’où de longs débats, et de temps à autre on semblait percevoir des éclats de voix derrière les fenêtres du premier étage.

Enfin, un homme apparut : c’était le président de l’UCI en personne. Avec gravité et retenue, il lut sa déclaration :

« Désormais, dit-il en substance, au sein du cyclisme professionnel le dopage devient obligatoire, et seuls les grands groupes pharmaceutiques fabriquant des produits dopants sont autorisés à sponsoriser les équipes. » Et de conclure, en paraphrasant un certain Armstrong : « Il s’agit d’un petit pas pour l’homme, mais d’un grand pas pour l’humanité cycliste ! ».

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Certes, il y eut des réticences sensibles chez certains, attachés à leurs vieux principes, mais à une majorité finalement plus confortable que prévue, l’UCI avait estimé qu’il était grand temps de mettre un terme à un système qui lésait gravement ceux qui, par légalisme ou dans un compréhensible souci de longévité, renonçaient au dopage.

La décision prise paraissait en fin de compte le seul moyen de favoriser l’égalité des chances entre les concurrents et de rétablir ainsi en quelque sorte les règles et les fondements de l’éthique sportive.

De toute manière, ajoutaient certains, le cyclisme de haut niveau était nocif pour la santé.

Le dopage ne présentait dès lors qu’un surcroît de danger marginal pour des sportifs qu’au demeurant personne n’avait contraints d’exercer ce métier.

La prime d’assurance des coureurs n’allait d’ailleurs être que légèrement augmentée…

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La décision devait prendre ses effets lors du premier Tour de France à venir, à savoir cinq mois plus tard, le temps d’organiser quelques courses probatoires, le temps aussi de mener les délicates négociations de transfert entre les anciens et les nouveaux sponsors, et enfin de tester les nouveaux produits dont on allait pouvoir saturer le marché.

En tout cas, et le public l’avait bien compris, cette décision hardie et courageuse avait éradiqué cette ambiance glauque, faite de tricheries, de cachotteries, de suspicions et d’opprobre qui fit tant de mal au sport cycliste !

C’est donc à visage découvert, la tête haute et dans un sentiment fait de confiance et d’équité que la jeunesse cycliste allait pouvoir affronter l’avenir.

*

Les premières courses s’étaient globalement déroulées de manière satisfaisante, et chacun, organisateurs, presse, public et coureurs, semblait avoir adhéré à ces nouvelles valeurs !

Le Tour de France, quant à lui, avait remarquablement commencé.

Les sponsors avaient mis au point leurs meilleurs produits, les médecins assuraient les meilleurs dosages – et les foules, déjà nombreuses lors de l’ancien système, l’étaient davantage encore, et leur enthousiasme prouvait aux organisateurs et aux responsables qu’ils avaient fait le bon choix !

Les héros, pour leur part, paraissaient infatigables, et comme le disait un commentateur – un peu plus de bave mais moins de bavures –, les montagnes semblaient accessibles à tous (elles accouchaient même de sourires !), et quelques regards vitreux donnaient au spectacle un surcroît de piment et d’intensité.

Le bonheur !

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Hélas, comme le disait déjà Pierre Corneille,

« Toujours quelques soucis en ces événements

Troublent la pureté de nos contentements ».

En effet, un incident aussi malheureux qu’inattendu assombrit l’issue de la treizième étape, courue sous une chaleur caniculaire.

Étape importante puisqu’elle ne comportait pas moins de trois cols de première catégorie.

Le vainqueur (dont nous ne citerons pas le nom) l’emporta avec 3 minutes 14 secondes d’avance sur ses poursuivants.

Il fut contrôlé, par tirage au sort, afin de déterminer si les produits utilisés provenaient bien de ses propres sponsors – concurrence oblige – mais les médecins constatèrent avec stupeur que son sang et ses urines ne recelaient aucun, vous lisez bien : aucun produit dopant ! Quel tollé !

Les autorités du Tour prirent sans coup férir et dans l’urgence la décision radicale et indispensable qui s’imposait.

Devant une tricherie aussi lamentable, le coureur fut suspendu avec effet immédiat et prié de faire ses valises.

L’intéressé, bien entendu, protesta de son innocence et réclama une contre-expertise tout en affirmant par la même occasion qu’il était selon toute vraisemblance victime d’un complot, quelqu’un lui voulant du mal l’ayant fait boire de l’eau claire à l’insu de son plein gré !

L’indignation fut grande et partagée par tous.

La presse n’eut pas de mots assez durs ; un journaliste lui reprocha même vertement « d’avoir péché en eau trouble », le public le hua à la sortie de son hôtel, un quidam lui renversa même un seau d’eau sur la tête, les sponsors rompirent le contrat sur l’heure pour faute grave tandis que ses coéquipiers firent part de leur incompréhension face à l’attitude d’un des leurs considéré jusque-là comme un équipier modèle et loyal.

L’intéressé se retira dans sa famille et se refusa à toute interview.

Le Tour pouvait continuer : la morale était sauve !

 

Hippolyte Wouters

www.wouters-theatre.com

 

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