Les cartes de voeux

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A partir du 1er décembre, la vie se transforme. Avec une impitoyable régularité arrivent de tous les coins de la Voie Lactée des petits bouts de carton, pleins de fluide glacial et de sentiments torrides, qui vous promettent l’accomplissement de cent bluettes, la fortune, le bonheur et d’autres miracles auxquels personne ne pense avant la date fatidique. Comme il est opportun de réagir en formulant des souhaits réciproques, les journées se passent à écrire, à rechercher des adresses et à tenter d’identifier Bwana Kitoko ou Mimi dont la signature – pudeur oblige – est généralement illisible. Quant à la fortune, si tous les analystes financiers s’accordent pour dire qu’elle commence au premier centime, aucun n’a étudié l’impact sur un budget normal des dépenses en cartes, enveloppes et timbres englouties dans ce joyeux maelstrom.

En réalité, les cartes de vœux semblent dériver de la Genèse.

Dieu dit : Que la Lumière soit ! Et la lumière fut. Après quoi, le grand architecte vit que cela était bon. Quand on veut charmer un supérieur hiérarchique, on s’inspire dès lors de l’exemple divin. Nous souhaitons la réussite de tous vos projets…et on vous laisse tout seul devant les conséquences. De plus a-t-on imaginé – loin, très loin, dans le pays où l’on fabrique par milliards les cartes en question – ce qu’il adviendrait de nous si chacun de nos vœux était exaucé ? Premier résultat : que deviendrait l’hypocrisie ? Deuxième résultat : nous assisterions au plus gigantesque black out de l’histoire. En effet que ferions-nous des vœux contradictoires du genre : Je vous souhaite une longue vie heureuse, chère tante Adèle et J’espère vivre encore quarante ans pour te voir chaque jour, mon petit Ludovic. Signé Tante Adèle ? Tout le monde serait riche, heureux en amour, satisfait de sa vie pépère. La souffrance aurait disparu de la planète. Ce serait la fin des auteurs dramatiques, la mort des Cassandre, la ruine des donneurs de leçons et la disparition définitive de George Soros. Le bien deviendrait universel. Or si le mieux est l’ennemi du bien, le bien peut devenir l’ennemi du bon sens, car il ne s’arrête pas à l’espèce humaine. Plus personne ne mangerait du caviar pour ne pas accabler les douces mamans esturgeons ni d’œuf à la la coque, par déférence envers les divas du poulailler. Suivez bien mon raisonnement : l’humanité entière se consumerait – quoique dans la communion des saints – en vue de préserver la tendre vie animale et la psychologie si sensible des laitues. A vrai dire, si nous voulions ce que nous souhaitons, il serait plus prudent de quitter la planète en laissant cette bonne vieille terre se débrouiller toute seule avec notre héritage.

Il serait intéressant d’un jour tenter l’expérience contraire. Après tout, les grands prophètes n’apportent-ils pas un message subversif ? Un peu d’Halloween dans les convenances de fin d’année pourrait changer le monde. Je propose donc, non pas des vœux postaux ou électroniques, mais une rubrique dans les grands quotidiens, avec des messages bien calibrés et délicieusement directs : Je vous emm… (Totor) ou Allez tous au diable (Frédégonde) voire Vivement la fin du monde et de tous les gens que je fais semblant d’aimer (Camélia). Premier avantage : on ne serait plus obligé de répondre. Deuxième avantage : S’ensuivrait un passionnant courrier des lecteurs, avec des démentis, des indignations, des commentaires, des débats, des controverses philosophiques, le tout inspiré par la plus haute morale laïque ou par une sublimation religieuse du meilleur aloi. Ce serait un effet Etat islamique : l’étalage des pires horreurs engendre un regain de vertu. Et l’administration des Postes laisserait enfin ses esclaves partir en vacances. C’est d’ailleurs ce que je leur souhaite.

 

 Olivier de Trazegnies

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