L’initiation au voyage

Je voudrais voyager dans un train de banlieue qui irait lentement jusqu’au bout du monde et même un peu au-delà. Un train qui laisserait derrière lui un panache de fumée et avancerait à du 30 à l’heure par vent arrière, un train qui s’arrêterait à chaque gare pour embarquer d’hypothétiques passagers, et même parfois en rase campagne pour ajuster à la main les aiguillages.

On passerait les nuits à l’hôtel de la Gare, qu’on appelle en allemand « de la Gare l’hôtel », et Dieu sait comment dans les jargons de la vallée du Zambèze et chez les Iroquois. Il faut bien, quand on prétend traverser l’univers, en connaître les langues et les dialectes. On a tout le temps de les apprendre puisque on ne peut voir, à travers les fenêtres mal lavées, que des plaines sans fin qui ressemblent, à s’y méprendre, à la Flandre Occidentale.

Ce train de banlieue fait halte dans chaque coin de l’Ile de France et de l’Auvergne et puis plus loin, en des bourgades inconnues de Bulgarie, de Mongolie Extérieure et du Baloutchistan, jusqu’au cœur de l’Afrique où sur le quai nous attendent le Prêtre Jean et le docteur Livingstone, ce dernier étendu sous un bananier car, piqué par la mouche Tsé Tsé, il est atteint de la maladie du sommeil et ronfle du matin au soir. Les paysages se révèlent répétitifs et l’on croit traverser la Dendre ou la Petite Gette alors qu’il est écrit sur un écriteau : « Attention ! Femelles crocodiles en chaleur ».

Où que ce soit, on fera halte dans les gares d’Alphonse Daudet avec des petits jardins bien ratissés, des tuiles luisant sous le soleil et des responsables cocus mais pas malheureux pour autant. Méfiez-vous de ces gares innocentes, vous pourriez y tomber amoureux, comme  Delvaux à Watermael-Boitsfort, d’une bourgeoise imprévoyante qui, après avoir payé son ticket, n’a plus rien à se mettre sur le dos. Méfiez-vous aussi des brigands des Carpathes, des Chinois qui assiègent les ambassades, des anthropophages du Bas Congo, des six cent Franchimontois et des Médecins sans Frontière, qui ont pris l’habitude de soigner tout le monde sans savoir de quoi.

Pour aller loin évitez le ballon dirigeable, invention satanique ! Il ne met que quatre-vingt jours pour faire le tour du monde et que ferez-vous ensuite ? Evitez le Concorde, en faillite pour avoir voulu aller trop vite, fuyez les voies rapides, les routes trop droites de Jules César, les relais de poste de Louis XIV et le pont sur la Bérésina où Napoléon, toujours pressé, manqua laisser sa peau. Prenez votre temps ! On voyage pour se déplacer et non pour arriver. Dans votre compartiment de deuxième classe, la première étant réservée aux collaborateurs d’Oxfam, vous aurez tout loisir de rêver des geishas et des belles sauvageonnes, d’Aziadée et d’Atala, des femmes turques qui, à moitié nues au long des piscines, fument toute la journée le narguilhé, des femmes arabes qui au soir tombant vont chercher l’eau aux fontaines, des Amazones qui dans l’étreinte vous assassinent. Mais vous ne rencontrerez que de grosses Indiennes à la peau luisante, dont les fesses occupent deux sièges et les cuisses deux autres.

Vous vous arrêterez un soir, sans plus savoir combien de temps a duré ce voyage ni en quel endroit vous êtes arrivé. Mais cela importe-t-il vraiment ? Vous vous arrêterez chez les planteurs du coin, des gars un peu bourrus qui récitent Virgile avec un accent flamand et, comme hors d’œuvre, mangent avec de l’ail les testicules de leurs esclaves. Vous vous arrêterez dans un petit village parce que le passage à niveau est fermé et que vous ne savez plus très bien où continuer ce voyage idiot. Affamés et abrutis, la bouche épaisse, les yeux mi-clos, vous vous direz, en buvant la mauvaise bière locale sous les palmiers, une phrase qui vous revient de loin et vous semble soudain donner un sens à ces déplacements qui n’en ont pas : « Heureux qui comme Ulysse… ». Mais qui donc était Ulysse ?

Jacques van Wijnendaele

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