L’orpheline

ClockJe fus conçue avec une sœur jumelle. Pendant quelques mois, nous  vécûmes blotties l’une contre l’autre, dans une douceur et une complicité à toute épreuve. Gorgées d’une douce odeur de lavande qui se répandait tout autour de nous.

Ensuite arriva un changement dans nos vies.

Dans la nouvelle maison où nous habitions, de temps à autre,  nous étions arrachées à notre douce torpeur pour partir chacune de notre côté découvrir le monde. La journée, on nous emmenait traverser la ville, passer des heures dans un bureau, ou encore nous rassasier d’odeurs de restaurants. Le soir, nous nous retrouvions, un peu chiffonnées de fatigue,  mais heureuses d’être à nouveau couchées côte à côte. Nous échangions nos impressions. Ayant des points de vue différents, même si nous avions fréquenté les mêmes lieux, nos impressions divergeaient souvent. J’étais plus de droite, tandis que ma sœur était de gauche.

Mais un soir, ma vie bascula dans le drame. Au lieu d’aller rejoindre ma jumelle, je restai coincée dans un espace sombre. Cela dura longtemps, longtemps, tout un temps durant lequel il me fallut languir d’immobilité et de solitude. Impossible d’avoir une idée du temps écoulé lorsque l’on est coincée dans une obscurité sourde. Etait-ce après deux jours, ou trois ou quatre,  que je fus arrachée brutalement à mon étrange cachette en tombant lourdement sur le sol ?

“Ah te voilà toi », lança une voix familière. « Depuis le temps que je te cherche. Allez, il est temps de te laver”. Et, sans ambages ni ménagement, on me poussa dans la “salle d’attente”. Je connaissais ce lieu pour l’avoir fréquenté nombre de fois avec ma sœur. On s’y marrait bien en discutant avec les autres en attente d’être “lessivés”. Lorsque venait le jour de la grande douche, ma sœur et moi nous accrochions l’une à l’autre pour ne pas être séparées par la violence des jets dont nous sortions pimpantes et débarrassées de toute odeur désagréable.

Rien de pareil cette fois. J’eus à subir ce déluge de mousse et de bruit dans l’effroi de l’abandon. Tristounette, j’eus l’impression de sortir de là un peu rabougrie. J’avais perdu mon éclat. D’ailleurs la voix reconnut cet état: “Zut, elle n’est plus très montrable. Elle a eu trop chaud”.

Et cette fois au lieu de pouvoir jouir d’un repos bien mérité, enlacée dans ma sœur, entourée de nos copines, j’atterris dans une prison. Il y sommeillait une vingtaine de pensionnaires. L’une d’elles me lança “Salut, bienvenue dans l’orphelinat des “paires dépareillées”. Tu ne sortiras d’ici que si tu on retrouve ta sœur. Dans le cas contraire, tu finiras tes jours en frottant des argenteries.”

Recroquevillée sur moi-même, une voix connue se fit entendre. Je dressai les oreilles. L’espoir…: “Mais Chérie comment fais-tu? Je ne fais qu’acheter des chaussettes et je n’en ai presque plus dans mon tiroir. Je n’ai que des chaussettes orphelines”.

Diane Drory

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