Lui, elle

Lui : 43 de pointure, des chaussures usées de couleur claire. Il pèse 81 kilos et tient dans sa main droite un journal enroulé. Et dans la gauche ? Rien. Elle pend nonchalamment au rythme de sa marche, et parfois se retrouve par hasard dans la poche de sa veste. Par hasard, vraiment.

Il marche avec souplesse, posant ses pieds l’un devant l’autre avec une apparente lenteur provoquée par le léger balancement avec lequel il se meut. Et cependant sa marche est rapide, assurée, ses longues enjambées se suivent avec une parfaite régularité. Sans doute est-il en train de siffloter un air léger. On voit qu’il est content.

Elle : des petits pieds serrés dans des souliers de pointure 38. Elle a des talons qui claquent sur les pavés et la font se balancer comme un bateau qui tangue sur une mer agitée. Son poids : 54 kilos 352. Dans sa main droite, elle tient son sac. Un petit sac à main de couleur mauve qui sent encore le neuf. La lanière est posée sur son épaule, mais elle ne cesse de tomber. Alors elle la rattrape, la change d’épaule, accroche la bandoulière sous le col de sa veste, la coince sous son écharpe beige, mais chaque fois elle descend et d’une main rapide elle la remonte, discrètement, avant qu’elle ne retombe quelques secondes plus tard. Dans sa main gauche ? Un plan. Un vieux plan déchiré, sur lequel elle a griffonné au crayon quelques chiffres et un nom.

Autour d’eux : la ville. Une ville comme toutes les villes, avec des rues qui se croisent puis se séparent, où des gens se croisent puis se séparent. Nous sommes en février, mais il flotte dans le vent quelque chose de printanier qui donne envie de chanter. Le ciel est bleu, léger, on ne voit qu’un nuage : un petit nuage rond aux contours cotonneux. Il est treize heures moins cinq, et sur le trottoir se croisent les employés de bureaux qui profitent de la pause pour aller déjeuner.

Il regarde sa montre. Il lui reste un peu moins d’une heure pour aller jusqu’au parc, trouver un banc au soleil, y manger un sandwich en lisant le journal, prendre un café au retour chez l’Italien du coin, et passer chez le photographe y déposer un film. C’est assez. Il ralentit. Sur le trottoir, s’étalent les seaux du fleuriste qui a fait le plein de roses pour la St-Valentin. Il regarde distraitement les fleurs rouges sous cellophane entourées d’un ruban bleu. Il se dit qu’un jour il faudra qu’il se résolve à s’offrir à lui-même un bouquet. Cela le fait sourire. Il s’arrête au bout de la file qui serpente devant la boulangerie. Devant lui, une petite dame courbée en deux égrène d’un doigt pensif les pièces de son porte-monnaie.

Au même moment, de l’autre côté de la rue, elle tente de se remémorer l’endroit où elle doit aller : 17, rue Lalande… ou 19 ? À moins que ce ne soit 37 ? Elle ne sait plus. De toute manière, elle n’est pas pressée. Elle regardera les noms, cela doit être indiqué. Elle jette un coup d’œil à sa montre : treize heures. Elle est une demi-heure à l’avance. Elle ralentit un peu. Devant une vitrine, elle s’arrête et se regarde. Glisse sa main dans ses cheveux, passe un doigt sur ses lèvres, plisse les yeux. Le soleil fait briller un reste d’eau de pluie coincée entre les pavés. Elle pense à l’entretien qui l’attend. Ce boulot la tente, ce serait bien qu’elle l’ait. Elle sent dans son ventre la brûlure qui précède les moments importants. Devant elle, sur la chaussée, des vélos zigzaguent entre les voitures immobilisées. Elle aperçoit à gauche une grille en fer forgé qui donne sur un parc. Un nouveau coup d’œil à sa montre, et elle décide d’aller s’y promener. À l’entrée, deux garçons vendent des marrons. Elle les contourne machinalement et prend l’allée centrale, celle qui mène à la fontaine. Elle marche lentement. Elle croise une vieille dame qui nourrit les pigeons et s’arrête pour la regarder. Un des pigeons a une aile cassée, il boîte légèrement. La femme lance le pain vers lui, mais avant qu’il l’attrape d’autres pigeons plus gros viennent le lui chiper. La femme prend un autre morceau de pain qu’elle lance plus près encore du pigeon blessé. À nouveau, un pigeon plus agile s’en empare avant lui. La femme s’impatiente mais ne désespère pas. Elle a un pain entier.

À ce moment, dans la boulangerie, on entend le tiroir-caisse qui s’ouvre une fois de plus. C’est à lui. Il prend sans réfléchir le premier sandwich qu’il voit, et s’élance dans la rue en oubliant de prendre la monnaie qu’on lui tend. Le soleil est toujours là, avec son reflet doré coincé entre les pavés. Il traverse la chaussée et se dirige vers le parc. À l’entrée, deux jeunes vendent des marrons chauds. Il passe à côté d’eux en humant l’odeur sucrée, et cherche des yeux un banc où s’installer. Tous sont occupés. Il s’engage dans l’allée centrale en direction de la fontaine. Il mord dans son sandwich et se laisse attraper par les titres de Libé. Il a toujours en tête le même air qu’il sifflote en marchant.

Aïe ! La jeune femme sourit à peine. Son sac est par terre. Embarrassé, il se baisse rapidement pour le lui ramasser. Comme elle se baisse au même moment, il la cogne sur le front. Oups ! À présent, c’est son sandwich qui est tombé. Il est rouge de la tête aux pieds. Elle sourit, un peu gênée. Elle se frotte le front. «  Désolé… » Il ne sait que dire pour se faire pardonner. Un chien qui n’était pas loin se jette sur le sandwich, le prend dans sa gueule, et repart en trottinant. On entend « Skip ! Skip, reviens ! Skiiiip ! » Un homme vêtu de cuir court après le chien qui fait semblant de rien. Il l’attrape par le collier, lui arrache le sandwich de la gueule, et revient vers eux en courant, tendant à bout de bras le sandwich comme un trophée. Lui, cela le fait rire. Il prend le sandwich, remercie, et regarde d’un air dégoûté le morceau de pain mouillé. Elle sourit, elle aussi. Mais déjà elle jette un coup d’œil à sa montre, et s’en va rapidement en remontant sur son épaule la lanière qui vient de glisser. Pensif, il la suit des yeux un instant. Il jette le sandwiche dans la poubelle la plus proche et repart, les yeux dans Libé, à la recherche d‘un banc inoccupé.

La dame qui nourrissait les pigeons n’a pas bougé. Elle tient toujours dans sa main un pain entamé, et devant elle les oiseaux commencent à s’impatienter. Mais elle ne les voit plus. Elle jette sur la pelouse le demi pain qui lui reste, et se tourne vers l’homme au blouson de cuir qui tient toujours son chien. Elle le regarde. Elle sourit. Quelque chose dans ses yeux s’est mis à briller. Quelque chose d’ancien, de presque oublié. L’homme la regarde, lui aussi. Comme le chien tire à présent en direction du pain, il lâche la laisse et le laisse filer. Il regarde la vieille dame. Il est un peu troublé. Il passe une main émue sur son crâne dégarni, et prend dans la poche de sa veste un paquet de cigarettes. Il le tend : « Vous fumez ? » Non, elle ne fume pas, mais aurait bien aimé. Du regard, elle l’invite à prendre place auprès d’elle sur le banc. « Vous habitez dans le quartier ? »

Au-dessus d’eux, dans le ciel qui reste bleu, il y a toujours le même petit nuage rond aux bords cotonneux. Et dessus, Cupidon qui, pour le coup, n’est pas content du tout. Il râle et laisse échapper un juron. Une fois de plus son arc à flèches, son nouvel arc à flèches, a visé à côté. D’un geste râleur, il lance l’arc loin de lui et s’assied sur le nuage la tête dans les mains. Dieu qui passe par là s’étonne de le voir si dépité et lui demande ce qui s’est passé. Lorsqu’il comprend que Cupidon a mal visé, il se penche sur le bord du nuage. Tout en bas, dans le parc, il voit une vieille dame et un homme au blouson noir se dévorer des yeux sur un banc tandis que s’éloignent, un peu plus loin, un homme et une femme du même âge, tous deux seuls et empourprés.

Cela le fait rire, le bon Dieu. Cela le fait même tellement rire qu’il s’en tape les cuisses et en a les larmes aux yeux. Cupidon, qui est susceptible, n’apprécie qu’à moitié. Vexé, il prend un morceau de nuage et le tasse dans ses mains pour en faire une belle boule, une grosse boule bien ferme qu’il lance à la figure du bon Dieu. Dieu, qui pourtant sait tout, n’avait pas prévu cela : de surprise, il perd l’équilibre et tombe de son nuage. Il dégringole en quelques secondes les sept ciels qui le séparent de la terre, et tombe tête la première dans la fontaine du parc Monceau. Les personnes qui étaient à proximité crurent rêver lorsqu’elles virent sortir de l’eau un petit bonhomme trempé avec une barbe blanche et une vieille chemise bleutée. Gêné de se montrer à ses ouailles sans chapeau et pieds nus, le bon Dieu s’empressa de remonter aux cieux.

Depuis ce jour, afin de protéger les habitants de Paris des intempéries, la fontaine du parc Monceau est recouverte d’un toit. Quant à Dieu, il utilise dorénavant sa ceinture de sécurité. Personne ne sait ce que sont devenus la vieille dame et l’homme au blouson noir. Ce qui est sûr, c’est que le pigeon à l’aile cassée n’a pas survécu longtemps. Triste société…

Florence Vandendorpe

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