Miranda

Qu’est-ce que je foutais là ?  Seul sur une barque, en pleine mer, alors que je n’aime pas la mer – je veux dire : pas de si près.  J’avais dû m’endormir ; il faisait si chaud…  Quelques instants plus tôt, on se baladait au port, tous les deux : elle, en robe orange à volants, perchée sur ses hauts talons rouges ; moi, en polo blanc et bermuda beige, portant mes chaussures en toile.  Il y avait cette barque au bord du quai, bercée par le roulis, en plein soleil.  Une barque rayée bleu et vert : les couleurs qui m’apaisent.

Miranda m’avait proposé d’y faire la sieste.  Elle a des idées bizarres, Miranda, mais je lui fais confiance.  À quarante-trois ans, elle ressemble à ma mère sur ses photos de jeunesse.  Je suis son troisième amant ; et elle, ma première maîtresse.  Mon psy m’avait dit que ça me ferait du bien de faire un stage à l’I.D.T. (Institut de Désinhibition Totale).  Parce qu’à vingt-huit ans, je suis excessivement timide et j’ai peur de tout, même de mon ombre, même des chemises à carreaux qui m’emprisonnent.

Nous étions aux Bahamas.  Pour elle, un voyage professionnel ; pour moi, un stage thérapeutique.  Miranda sait joindre le boulot à l’agrément, et en plus elle a une nature généreuse ; comme je lui plaisais, malgré ma personnalité complexe, on était partis en voyage ensemble.  Moi, j’avais peur de me faire taper dessus par ses deux autres amants, surtout par Norbert, l’Africain baraqué.  Mais Miranda m’a répété plusieurs fois qu’il n’y avait aucun risque, qu’il comprendrait, comme il comprend que selon son humeur ou ses envies, elle couche aussi avec Jacques, un plombier – les plombiers, eux, me font moins peur, malgré leurs tuyauteries en labyrinthes.

Me voilà donc seul sur la barque.  La robe orange était chiffonnée dans un coin, les chaussures à talons renversées entre un soutien-gorge et un string rouges.  Au loin, rien qu’un horizon lisse.  Paniqué, qu’est-ce que je fais ?  Je plonge !  Je n’avais jamais plongé ; j’étais fier !  Moi qui commence seulement à prendre des douches après dix ans de thérapie…  Toujours en polo et bermuda, j’ai aperçu Miranda dans le plus simple appareil, nageant sur place, qui m’a dit : « Ça va, mon grand ?  Elle est bonne, hein ?! »  Je lui ai répondu que oui, en souriant un peu bêtement, parce que le sourire de Miranda me fait toujours sourire bêtement.  Son sourire au milieu de son visage bronzé, nimbé de ses cheveux noirs où brillaient maintenant des gouttes d’eau…

C’est Miranda qui a dû détacher les amarres de la barque alors que je m’étais assoupi, entre ses bras et ses cuisses.  Elle avait sans doute envie d’une sortie en mer.  Elle apporte du relief dans ma vie, Miranda.  Passer les journées à apposer des cachets sur des lettres, c’est un peu monotone.  Je ne peux pas être au guichet, car j’ai encore peur du contact avec les inconnus.  Pourtant, avec Miranda, ça ne s’est pas passé tout à fait pareil, à cause de son sourire, et puis parce qu’elle m’a fait boire – d’abord de simples bières, ensuite des alcools forts.  Mais ce qui nous a vraiment rapprochés, elle et moi, ce sont les livres.  Elle lit tous les soirs, et moi aussi.  Parfois même, quand nous sommes ensemble, elle me fait la lecture.  J’aime les romans d’aventures, où tout est excitant, où je me sens pousser des ailes !

Et grâce à Miranda, je me suis jeté à l’eau !  Sauf qu’en la regardant, belle comme elle était, j’ai oublié que je ne savais pas nager, alors je me suis mis à couler ; Miranda s’est précipitée pour me soutenir et me maintenir la tête hors de l’eau.  En sentant sa poitrine contre mon dos, ses jambes sous les miennes et son bras autour de moi, j’étais rassuré.  Heureusement qu’elle est forte, avec un buste et des hanches larges – comme elle est assez grande, cependant, elle n’a pas l’air grosse.

Elle m’a aidé à remonter sur la barque, et m’a rejoint.  Les seins de Miranda sont énormes et m’excitent terriblement, comme les courbes fermes de son corps.  Tout en me fixant avec des yeux ronds et en poussant de petits miaulements, elle m’a déshabillé.  C’est ainsi qu’on a fait l’amour, en pleine mer, entre le vol des goélands et le plongeon des dauphins.  De temps en temps, un chalutier passait, et les marins nous regardaient en rigolant ; certains faisaient même sonner la corne de brume à notre intention.  Mais je m’en foutais ; grâce à Miranda, la peur du regard des autres avait disparu.  À la poste, je vais peut-être enfin pouvoir passer au guichet…

Je ne sais plus combien de temps ça a duré.  Tout d’un coup, Miranda s’est détachée de moi ; elle a sauté de la barque, puis a disparu dans un tourbillon d’écume.  Je m’étais dressé ; j’ai paniqué de nouveau et, en perdant l’équilibre, je suis retombé à l’eau.  J’ai bu la tasse, l’air m’a manqué ; tout s’est brouillé devant mes yeux, et mon corps a heurté quelque chose de très dur.  Les fesses me faisaient horriblement mal.  Dans un éblouissement, j’ai vu accourir deux infirmiers, entre les pensées et les roses trémières.  Ils m’ont aidé à me remettre debout, sous le soleil tapant, et m’ont reconduit vers ma chambre.

  Jean-François Saudoyez

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