Eulalie et l’amour – 4. Mohammed

Les courses, Eulalie n’a jamais réussi à savoir si elle aimait ça ou non. Bien sûr, on peut voir ce qu’on va manger… C’est bien, ça ! Pour Eulalie, malheureusement, c’est surtout un exercice de calcul de base, et pas cet exercice délirant d’abondance qu’elles sont devenues (Dieu merci!) pour la plupart d’entre nous. Son regard, par nécessité, est attiré vers le dessus ou le dessous des rayons, là où sont -mais oui, souvenez-vous- les marques blanches avec des logos optimistes du genre cochon-tirelire, petits pièces de monnaies. Les produits blancs, quoi.  Car oui, la dernière commande d’Eulalie remonte à… quand, encore ? C’était un décor pour restaurant italien, représentant un village de pécheurs, peint à fresque contre le mur de la cuisine, et entouré de festons baroques en faux-chêne.  De la belle ouvrage, ça oui, et elle avait été nourrie gratis.  Et avec autre chose que les raviolis en boite qu’elle relouque à l’instant présent.

… Des raviolis en boîte, oui. Car Eulalie, en plus d’être sans le sous, est authentiquement, frénétiquement démodée. Vintage, pour tout dire. Vous mangez encore ça, vous, des raviolis en boîte ? C’est devenu un pêché, aujourd’hui, non ? Et bien pour Eulalie, ça côtoie fraternellement dans son caddie la purée lyophilisée (produit blanc), le thon en boîte (produit blanc), les yoghourts -blancs par nature-, les pêches au sirop et les biscuits à l’huile de palme.

Un imbécile a dit un jour que les rencontres amoureuses se faisaient dans les supermarchés. Foutaises ! Rien de cela n’est jamais arrivé à Eulalie, pas plus qu’au club de sport ou elle fait pourtant un effort pour laisser deviner ses jolies jambes, pas plus qu’au cours du soir de néerlandais, au guichet du CPAS, ou que partout ailleurs.  La tendre, la jolie Eulalie est célibataire, hélas.  Personne pour bercer ses nuits, pour occuper la salle de bain, pour laisser la cuisine en désordre, pour laisser des odeurs suspectes au cabinet…  ou pour ramener de l’argent à la maison.  Elle y pense sans arrêt, la jeune fille, elle se désole, elle s’apitoie sur elle-même avec gourmandise.

A quoi pense-t-elle, pour l’instant ? Eh bien, précisément à un dîner en amoureux, chez elle, tout éclairé aux bougies avec ce joli garçon bien élevé qu’elle a rencontré il y a trois jours.  Elle aurait jeté des indiennes sur le canapé, enlevé toiles et pots de peinture, aéré pour faire partir cette odeur de térébenthine qui flotte dans son studio.  Il aurait été plein de conversation, et elle pleine d’esprit ; après le dîner, cédant à son charme invincible, il la prendrait sauvagement sur le tapis en fibres équitables. Il lui semble, dans son délire érotique, que son dos frotte contre la fibre.  Et elle aurait enfin été pleine de quelqu’un d’autre qu’elle même…

Tout en haut du rayon, là où porte à l’instant son regard extasié, oui, vers les raviolis « premier prix », une boite vient de se détacher. Elle exécute, comme au ralenti, une sorte de ballet. Oui, de ballet ! Elle vient de se détacher de ses soeurs et d’accomplir un destin extraordinaire et solitaire ; elle explose littéralement, en envoyant à l’entour un orgasme jaillissant de sauce à la tomate et au gluten.

La jeune fille enregistre un peu malgré elle l’extraordinaire événement.  Il lui semble que l’Univers vient là, tout juste, de lui envoyer un message, juste pour elle ; un message au gluten et à la viande de cheval. Stupide et ahurie, la mâchoire ballante, elle voit retomber épars des petits morceaux de raviolis déchiquetés, d’aluminium alimentaire, de sauce tomate. Car ce qui a monté doit descendre, on ne triche pas avec la loi de la gravité. Elle a très distinctement conscience d’un ravioli gluant tombant devant son pied droit, avec un petit bruit mou discret, mais assez écoeurant.

Et elle reste là, fixant stupidement ce ravioli estropié agonisant, essayant de remettre un peu d’ordre dans sa vie et ses perceptions. Et ce n’est pas simple.  Elle a toujours eu l’impression que le monde autour d’elle lui parlait personnellement. Mais que veut-il lui dire, avec ce ravioli tragique ?. Et puis quand même… Les boites de ravioli ne se mettent pas à voler comme ça, toutes seules. Elle doit être folle. C’est ça. Ça la guettait. Tout est clair, maintenant…  Mais… non, elle n’est pas folle. Elle sent distinctement l’odeur douceâtre de la sauce, pour le lui rappeler.

Mais ce n’est pas tout. La bulle de silence dont elle était enveloppée vient d’éclater. Et il se passe vraiment des choses, hors de sa bulle ; ça mérite de l’intérêt, immédiat, même.  On entend comme une sorte de crépitement, un staccato. Le Monde Alentour est tout troublé d’un phénomène inconnu.  « Ca » passe vite, et partout. C’est multiple, invisible, très petit mais – Eulalie le comprend très vite et très bien- c’est très méchant. Avant d’avoir réalisé ce qu’est une balle, Eulalie a compris qu’elle est en présence d’un grand danger. Ce sont à présent les briques de lait qui explosent spectaculairement, toute la rangée, à deux pas.

Il se passe quelque chose, au fond du magasin, du côté de l’entrée. C’est de là que ça vient.

Et puis, on commence à entendre des cris. Des cris de femmes, bien sûr ; ce sont toujours elles crient, dans ce genre de cas. Bousculades. Commotion. Des voix d’hommes aussi. Eulalie entend très distinctement, maintenant, la signature de tout ce dérangement de l’Ordre Universel des Choses : « Allah Akbar ».   Alors… c’est ça ? C’est la première fois qu’elle entend prononcer l’arrêt de mort des infidèles, elle en gardera un souvenir curieusement précis. Sur le fait, il lui rappelle  s’être étonnée que ce soit prononcé  avec une sorte d’accent belge !

Elle et son ravioli, ils se demandent que faire. L’univers clos de son rayon « conserves », qu’elle maîtrisait à peu près l’instant d’avant, est devenu fragile et menacé.  Il a déjà considérablement changé, il a commencé de glisser vers le désordre absolu. Flaques de lait, de pickels (les petits oignons blancs ont beaucoup souffert) ; le régiment des cassoulets a subi des pertes effrayantes, cela ne va pas s’arrêter là. Il faut faire quelque chose. Mais il lui semble être de plomb fondu, elle a pris racine. Elle écarquille les yeux et a porté ses mains à sa bouche, dans un geste féminin et gracieux, qui est hélas resté à ce jour totalement inaperçu, même des caméras de surveillance.

Il se passe encore un certain nombre de choses qui ne semblent pas la concerner directement. Puis, première alerte, un type passe en courant. Il la bouscule sans ménagement et écrase sans même s’en rendre compte l’infortuné ravioli, qui passe de l’être au non-être -pour autant, comme nous savons, qu’il y ait une véritable différence entre les deux états autre que dans notre propre perception-.

Encore ce staccatto ; maintenant que nous sommes familiarisés avec le danger, appelons-les « rafales ».

Effarée, incrédule, Eulalie voit alors passer dans l’allée centrale, devant le rayon, une sorte de chômeur passablement excité, qui est habillé comme tout le monde, qui a l’air comme tout le monde, qui porte une barbe assez maigrelette, mais qui brandit ce qui doit être un fusil mitrailleur. Pour sa part, Eulalie n’en a jamais vu.

Et alors soudain, c’est l’oeil du cyclone.  Il s’arrête. Il la fixe. Elle le fixe. Que lit-il dans son regard ? Probablement rien du tout : il est trop loin.  Elle n’a pas eu le temps d’avoir peur que déjà il lui hurle quelque chose, en arabe. Si Eulalie avait parlé l’arabe, elle aurait compris quelque chose comme « ne reste pas là, ma soeur ».  Elle aurait peut-être réalisé, avec une pointe de dépit, qu’il a pris son style personnel qui fait toute sa fierté -longues jupes, châles divers, chapeau cloche- pour un hidjab très orthodoxe. Peut-être.

Mais pour l’heure, place à l’action. Avec le sens pratique  et l’opportunisme dont Eulalie se  flatte dans les grands moments, elle prend une inspiration profonde, profonde, et …hurle, hurle à plein poumons, comme la fille-en-sous-vêtements-dans-les-films-d’horreur.  Et puis elle court aussi. Droit devant elle, loin, le plus loin possible du barbu. Mais au bout du rayon, c’est  piégeux. Il y a là le rayon habillement pour hommes : trainings, sandalettes, polars, qui forment une sorte de barrière.  A droite, le rayon articles de beauté pour homme : rasoirs, déodorants au goût boisés, capotes au goût des îles, brosses à dent, gels pour sodomie. A gauche : layettes, laits en poudre.  Eperdue, elle tente de trouver une sortie dans cet univers hostile (car rappelons-le, Eulalie n’a ni petit ami, ni bébé!).

Je ne sais pas si Eulalie n’a jamais eu le sens des réalités, mais elle l’a à présent certainement complètement perdu ! Elle court à présent au jugé, se heurtant maladroitement aux rayons, aux clients terrifiés. Au bout des rayons corn-flakes, un garde de la sécurité, mort. Elle hurle d’horreur et de terreur. Demi-tour ! Au rayon électro-ménager, c’est l’horreur : Deux barbus vident rageusement leurs chargeur sur le mur de TV qui diffuse « les marseillais à Charleroi ». Elle pousse une sorte d’exclamation scandalisée et reprend sa course folle ; vers les caisses ! Dehors, c’est le salut.  Elle  entend encore confusément le sifflement vicieux des projectiles, qui zèbrent l’air autour d’elle, semant le malheur au hasard.  Vite, dans le parking. Se cacher sous les voitures, comme les chats ! Eulalie renverse avec fracas l’étagère sur laquelle sont disposés des petits bouddhas en plastique (rayon Bien-être) et dans un grand dégringolis de flacons  d’huiles essentielles, la voilà de l’autre côté des caisses. Elle se rue hors du magasin, vers la voiture qui attend, qui l’attend, qui va la sauver ! La jeune fille ouvre la porte, se  jette sur la banquette arrière, et hurle : « Roulez, vite ! Pour l’amour de Dieu, roulez ! »

Et la voiture démarre : Eulalie  est sauvée.

Dans la voiture : Mohammed, assez fier d’avoir passé son permis la semaine dernière.

Il n’a pas reçu d’ordres précis, il doit juste récupérer les mujahids qui sortiraient, et filer comme le vent vers la Syrie. Et Saifullah, dit « le bègue », parce qu’il bégaye. Mohammed, qui a longuement répété, exécute mécaniquement le drill : embrayage, passer la première, débrayer. Accélérer, embrayer, passer la seconde, débrayer. Accélérer. Tourner vers la sortie du parking. La combinaison d’un entraînement poussé du conducteur et d’une détermination farouche du passager font merveille et gardent le véhicule en mouvement, enfin, disons, pendant deux-cent mètres. Après, évidemment, c’est délicat. Mohammed doit se rendre à l’évidence : le passager n’est pas conforme (et même pas voilée ; très dévoilée, même, du peu qu’il puisse juger -avec intérêt- dans le rétroviseur). Saifullah dirait bien quelque chose, mais là aussi, c’est compliqué, parce qu’il est en proie à une forte émotion et que dans ce genre de cas, il a de réelles difficultés à formuler ses idées. Et puis, vous avez essayé de manipuler un fusil mitrailleur AK 47 Kalashnikov dans une Seat ?

Eulalie glapit de terreur et de colère « ça suffit, maintenant ! Arrêtez-vous immédiatement ! ».

Et la voiture s’arrête, dans un hoquet. On aurait pu dire qu’elle cale, mais Mohammed objecterait probablement.  Eulalie s’éjecte de la voiture, la tête la première et ramassant hardes et haillons, se précipite dans les fourrés. La chance lui sourit: c’est un talus assez pentu, avec ronces et arbustes.  Elle s’est peut-être sentie brièvement comme Blanche Neige dans la forêt, mais le résultat est efficace : elle est absolument hors de l’angle de tir de Saifullah.

Les jambes flageolantes, défaillante, elle voit de ses fourrés la voiture faire laborieusement demi- tour, et repartir vers le parking, vers l’accomplissement de sa sinistre mission.

Il faut supposer que Mohammed et Seifullah, pas trop fiers d’eux, ont préféré regagner leur poste et taire leur mauvaise réaction devant l’ennemi.  Si des idées d’enlèvement de princesse et de fuite vers la Syrie avec une belle vierge infidèle ont effleuré l’esprit de Seifullah, il n’en a jamais rien dit.  On peut aussi douter qu’il ait conçu des plans précis aussi rapidement : la rapidité d’analyse et d’action ne sont pas dans son caractère.  Mais il pense parfois à elle la nuit, là où il est à présent, à Lantin.

Si Eulalie en est quitte pour beaucoup d’égratignures, si elle a dû changer de garde-robe et que ce n’est pas encore cette fois-ci qu’elle trouvera l’amour, les autres acteurs de cette malheureuse aventures s’en sortent malheureusement moins bien : tant pour Mohammed le chauffeur, que le pirate inconnu au bout du rayon « conserves », que pour les anonymes bocaux de légumes, briques de lait et conserves de raviolis, disparus en modestes héros de notre société de consommation.

Lambert Despiennes

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