Nulle part ailleurs

Le ciel nous fait des cadeaux. Pourquoi le ciel ? Sans doute pour la gravitation universelle. Tout ce qui nous arrive doit venir d’en haut. Un pot de fleur sur la tête, la pluie, un grand bonheur. Pour un malheur, on dit « une tuile ». Pour un bonheur, on dit qu’il vient du ciel. Il y a des millions de bonheurs suspendus au-dessus de nos têtes, très haut, et de temps à autre il y en a un qui se détache. Il suffit d’être au bon endroit, au bon moment pour qu’il vous tombe sur la tête
Là, et nulle part ailleurs.

Les Belges ont leur fête nationale le 21 juillet. Pourquoi cette date ? Peut-être que toutes les autres étaient déjà prises. Il y a plus de pays que de jours dans l’année. En 2009, il était dit que cette fête ne resterait pas sans lendemain. Le lendemain, je ne sais ce qui m’était passé par la tête, comme je ne savais pas quoi faire, je suis allé chez le coiffeur. Si j’avais un salon de coiffure, je l’appellerais JIVARO, histoire de rassurer le client. Je connais des coiffeurs qui n’en font qu’à leur tête, j’en connais d’autres qui coupent les cheveux en quatre. L’important dans la vie, c’est de choisir son coiffeur. J’en connais qui tirent la tête pour avoir choisi le mauvais coiffeur.

Je jette donc mon dévolu sur un coiffeur inconnu, sans doute parce que la veille le roi des Belges et quelques généraux avaient rendu hommage au soldat du même nom (un nom qu’on ne connaît pas, notez-le bien, alors que ledit coiffeur s’appelle Michaël). Un garçon charmant, avec un accent liégeois, bien qu’il soit situé rue de Dinant.   C’était peu avant le déjeuner. Le soleil faisait des clins d’œil, Bruxelles se prélassait comme si c’était encore un jour férié. Les gens, les voitures et les paroles du coiffeur circulaient au ralenti, le vent paresseux glissait au-dessus des papiers immobiles sur les trottoirs. J’entre dans le boyau du coiffeur en confiance ; il me serre la main droite et m’assied face à un miroir pour que je contemple une dernière fois ma crinière d’artiste pour laquelle il affiche un léger mépris en l’appelant « tout ça ». Dans le miroir, une belle tête de femme en forme de poire inversée, queue en bas, se fait napper de sauce couleur chocolat : cette belle ne peut que s’appeler Hélène. Plus loin, deux yeux merveilleux me regardent comme les rayons du soleil à sept heures du soir en lumière rasante. Une jeune femme a le menton plus haut que le nez, la tête abandonnée dans un évier où bruit une rivière tiède. Par bonheur, le coiffeur inconnu qui s’appelle Michaël m’invite à m’allonger sur le fauteuil voisin, et nous voici elle et moi couchés comme deux cosmonautes avant le décollage pour une lavette spéciale à tout crin. Drapés l’un et l’autre d’un linceul noir aux armes d’un marchand de cosmétiques. Ferdinand de Castille au côté d’Isabelle à Grenade. Tristan à côté d’Yseut, mais sans épée entre nous.

La valeur d’un instant ! A peine installé, je la vois quitter notre tombeau, me laissant seul sous les flots d’eau savonneuse et de paroles du coiffeur. Une belle femme qui se lève et marche pour quitter  un tombeau devrait réjouir le cœur de tout homme sensé, et pourtant j’ai ressenti la fin de cette proximité comme une grande perte.

Le fil ténu était coupé avant même d’être noué. Michaël a enchaîné avec ses ciseaux, ramenant ma toison de poète à une longueur monastique. Comme Samson, enivré par Dalila, je me laissais faire sans protester. A la fin du supplice, je me suis rendu, comme un bourgeois à Calais, devant la belle, Yseut, Isabelle, Dalila, m’apprêtant à entendre fuser les sobriquets, quand elle me dit, souriante et claire comme une rivière d’argent « ça vous change, c’est vraiment mieux ».

Le soleil quitte le ciel pour venir s’installer dans mon cœur, lequel s’agite et bat la chamade. Ses mots, quel  cadeau !  Venu non pas du ciel mais de cette  superbe bouche. C’est plus que mon cœur n’en peut supporter. Je règle mon dû, je sors titubant, dans la lumière ébloui par ce qui n’est déjà plus qu’un souvenir. Je veux à tout prix lui laisser une trace, une épitaphe sur ce bonheur fugitif, éclatant et déjà défunt, ce feu d’artifice. Pas de fleurs en vue pour lui offrir un bouquet. Seule une méchante papeterie au milieu de cafés déserts. J’y cours, j’y achète une enveloppe, un bloc ligné de barreaux, un Bic à quatre couleurs en écho à l’arc en ciel qui irise les pleurs de mon cœur. Je veux lui écrire une lettre, lui dire que j’ai été touché mortellement et, merci le ciel, elle est là, baignée de lumière et de teinture cuivrée, sur le trottoir, entourée de  volutes, elle fume. Béni soit ce vice que j’exécrais jusqu’à hier. Je lui annonce mon intention de lui écrire et elle me donne son adresse courrielle. Je ne peux quitter ses yeux qui m’hypnotisent, je pars en courant, serrant le papier sur mon cœur.

Dans ma chambre, j’ouvre mon tiroir aux trésors, je sors précautionneusement le papier ligné de ma poche et je le trouve bruni, adresse illisible, calciné, bruni par cette maudite cigarette.

J’ai ajouté la date et j’ai signé,  comme pour une œuvre d’art, encadré et accroché au mur des toilettes.

Paul Hanska

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