Oxygène

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  • Tina ? Psss… Tina !
  • Mmmm…
  • Tina, t’es réveillée ?
  • Je dors.
  • Ben non, puisque tu parles.
  • Fiche moi la paix.
  • Allez, réveille-toi et viens jouer avec moi.
  • Ah quoi ?
  • Au football.
  • Y’a plus de ballon.
  • Heu… aux cartes.
  • T’as des cartes ?
  • Non.
  • Tu vois ! Laisse-moi faire la sieste. Y’a pas mieux à faire.
  • T’es pas drôle.
  • Si, mais pas quand j’ai sommeil.

Cinq minutes plus tard, le garçon, d’une douzaine d’années, secoue à nouveau la petite fille couchée à même le sol sur un drap de lit, au milieu d’immeubles à demi effondrés.

 

  • Tina, Tina ! Ca y est, j’ai trouvé quelque chose à faire.
  • Oh, t’es casse-pied aujourd’hui, Jean-Guy.
  • Regarde !

La fillette se redresse en se frottant les yeux. Le garçon, très fier, lui tend un livre fort abîmé.

  • T’as trouvé ça où ?
  • Là-bas. Dans ton orphelinat. C’était dans le bureau de Madame Ginette, enfin, dans ce qu’il en reste.

Il montre du doigt une maison quasiment en ruine à proximité, au bout d’une ruelle.

  • Mais t’es dingue ! On peut pas aller là-bas ! C’est trop dangereux. Madame Ginette l’a interdit.
  • Madame Ginette, elle n’a rien à me dire, à moi.

Les deux enfants, assis par terre, soufflent en cœur sur le livre pour en chasser la poussière. Puis ils l’ouvrent avec précaution.

  • Chouette, c’est surtout des images.

Ils tournent les pages une à une.

  • C’est quoi ?

Ils se sont arrêtés sur une double page où l’on voit un gros cône de gazon avec, tout au dessus, la statue d’un lion.

  • Je sais pas ! C’est spécial. Il fait quoi, le lion, là haut ?
  • Il regarde le paysage.
  • Il doit s’ennuyer ferme.
  • T’es bête, c’est un lion en pierre !
  • Raison de plus !

Ils continuent l’exploration du livre avec émerveillement.

  • Et là, c’est la mer, tu crois ?
  • Ben non, la mer elle est bleue, pas noire. Et puis ça peut pas être la plage à côté, c’est pas blanc la plage.
  • T’as raison.
  • C’est écrit quoi en dessous, là ? Toi, tu sais presque lire. Moi pas. Alors essaye.

Le garçon se concentre et tente de lire la légende sous la photo.

  • La… pla… ge… d’Oo… Oost… , waow c’est trop dur, Oostduin… quelque chose… sous… la… ne…i…ge.
  • C’est quoi la ne…i…ge ?
  • Je sais pas.

Ils tournent la page.

  • T’as vu toutes ces grosses boules grises ? Les arbres sont tout petits à côté. On dirait qu’y a même des gens dedans !
  • C’est fou ! Lis !
  • Bru… Bru… Oh zut, cette lettre là, en forme de croix, je la connais pas. Bru… puis la lettre en forme de croix, et puis… elles. Et après : L’a… a… a … je sais pas quoi, c’est trop compliqué.

La fillette referme le livre. Elle tente de remettre ensemble les morceaux de la couverture déchirée puis, lorsque cette sorte de puzzle est terminé, elle montre à son ami le titre, écrit en grandes lettres blanches.

  • C’est marqué quoi?
  • La Bel… La Belgi… que.
  • La Belgique ! C’est vrai ? T’es sûr ?
  • La Bel…gi…que. Oui, je suis sûr. Tu sais ce que c’est, toi ?
  • C’est quoi ?

Elle ne répond pas. Elle semble soudain très grave.

  • C’est quoi, Tina, la Belgique ?
  • Un pays.
  • Où ça ?
  • En Europe.

Elle ne dit plus rien. Elle semble très triste.

  • Qu’est-ce que t’as, Tina ?
  • Je veux pas y aller.
  • Aller où ?
  • En Belgique.
  • Pourquoi t’irais en Belgique ?
  • Parce que Madame Ginette me l’a dit.
  • Elle t’a dit que t’allais aller en vacances là-bas ?
  • Oui, mais pas en vacances. Elle m’a dit que j’avais un papa et une maman qui m’attendaient en Belgique.
  • Mais tu m’as toujours dit que tu savais pas qui c’étaient tes parents, et que c’est pour ça que tu étais avec tous les autres dans l’orphelinat de Madame Ginette. Alors je comprends pas. C’est qui, qui t’attend là-bas ?
  • Je sais pas.

Un temps.

  • T’es obligée d’y aller ?
  • Oui, parce qu’ils m’attendent.
  • Tu pars quand ?
  • Je sais pas.

On entend une voix de femme crier au fond de la ruelle :

  • Jean-Guy ? Jean-Guy ? Où es-tu ? Rentre à la maison ! Viens manger. Papa a pu réussi à trouver du pain aujourd’hui !

Le garçon répond :

  • J’arrive, maman, j’arrive.

Il regarde la fillette d’un air un peu penaud, comme s’il était gêné d’avoir, lui, une maman qui l’appelle et un papa qui trouve du pain…

  • Tu sais, Tina, moi je suis sûr que c’est pas vrai tout ça. Madame Ginette, elle te dit n’importe quoi. T’en fais pas.

Il l’embrasse sur la joue, avant de partir en courant.

  • A demain, Tina.

 *

De : tina.vandeneynde@skynet.be

A : jean-guy.lechevalier@feelfree.ha

Envoyé : mercredi 15 février 2020 14 :54

Objet : Re : News

 

Salut Jean-Guy !

C’est incroyable que tu m’aies retrouvée via facebook. Et aussi que tu aies eu l’idée et surtout l’envie d’utiliser les rares moments où vous avez des connexions internet correctes pour le faire.

Ca fait 10 ans ! Dix ans depuis cet horrible tremblement de terre en Haïti. Dix ans que je vis en Belgique.

Tu te souviens la dernière fois qu’on s’est vus ? Pour moi, c’est comme si c’était hier. Si on avait su tous les deux ce jour-là que le soir même on m’emmènerait sans crier gare et qu’on ne se reverrait plus jamais ! Enfin non, pas plus jamais, parce qu’on va se revoir un jour, maintenant qu’on s’est retrouvés, hein ?

Dix ans que je suis séparée de toi, de tous les miens, de mon pays. La moitié de ma vie, pile.

Je suis bien, ici, c’est vrai. Mes « nouveaux parents » (tu vois tout de suite que je fais dans la nuance) sont des gens adorables. Sans eux, je n’aurais peut-être pas survécu. On n’avait plus rien, tu te souviens ? Plus rien à manger, plus rien pour dormir. Et, je ne le savais pas à ce moment, mais j’avais une maladie rare. J’aurais pu en mourir si je n’avais pas été soignée ici. Les Vandeneynde (c’est leur nom, et le mien aussi maintenant ; littéralement en français ça veut dire « de la fin »… sans rire…) m’ont accueilli le cœur grand ouvert et ils m’ont tout donné. Ils avaient déjà fait toutes les démarches pour m’adopter avant le tremblement. Mais je crois qu’ils ont eu, lorsque je suis arrivée, le sentiment de remplir leur devoir, d’aider notre pays ravagé en le faisant, de participer de cette manière à l’élan de solidarité internationale. Ce qui masquait un peu, voire beaucoup, le fait que c’était surtout leur désir d’enfant qu’ils comblaient. Je ne leur en veux pas. Enfin, pas vraiment.

Mais ici, je ne suis pas chez moi. Et je ne le serai jamais. Chez moi, c’est là-bas, dans ce pays qui n’arrive pas à s’en sortir, où il ne fait pas bon vivre d’après ce que tu m’en dis (ce qui ne fait que confirmer les nouvelles qu’on reçoit ici), ce pays qui s’enlise dans les crises à répétition, ce pays qui continue de trembler, dans tous les sens du terme. Mais ce pays est et restera le mien.

A côté de mes études de droit, je travaille les week-ends dans un restaurant. En fait, j’économise pour me payer le plus vite possible un billet d’avion pour revenir vous voir, toi et tous les autres. Quels autres, me diras-tu, puisque je n’ai jamais connu ma mère ? Tous les autres, vous tous, que j’aime parce que vous êtes les miens. Et je t’avoue que j’aimerais tenter de retrouver des traces de celle qui m’a mise au monde ou d’un peu de ma famille, même éloignée. Ce sera difficile, je le sais, puisque tout a été détruit et ils sont peut être tous morts. Je ne me fais pas d’illusion. Mais j’ai besoin d’essayer.

Ca ne plait pas trop à mes nouveaux parents. Ils ont peur de me perdre, je crois. Ils n’ont pourtant rien à perdre. Je garderai quoiqu’il en soit avec eux les mêmes rapports. Je leur saurai toujours gré de m’avoir donné un confort que je n’aurais jamais eu si j’étais restée là-bas après les évènements. Et de m’avoir donné leur amour, indéfectiblement, alors que moi, je ne leur ai pas donné grand-chose en retour.

Alors voilà, quand tu me demandes des nouvelles, je n’ai pas vraiment envie de te décrire la belle maison dans laquelle je vis le week-end, le kot (ça c’est un mot vraiment d’ici pour désigner la chambre que j’occupe durant la semaine sur le campus de l’université), ma vie d’étudiante dans une ville de béton où il pleut souvent et où j’apprends les règles d’un pays dans lequel le plus important n’est pas, quoiqu’ils en disent, la solidarité, mais la satisfaction des désirs les plus fous de chacun, et l’argent, aussi. Ce serait indécent de t’expliquer tout ça en détails après la description que tu m’as faite de ce qui est ta vie, ou ta survie plutôt.

Alors, Jean-Guy, je vais surtout t’embrasser fort, très fort. Virtuellement, c’est vrai, mais cela représente beaucoup pour moi.

 

Tina

 

P.S. Tu te souviens des grosses boules grises avec des gens dedans qu’on avait vues dans le livre que tu avais été chiper dans les décombres de mon orphelinat ? Tu n’avais pas su lire ce que c’était. C’est un monument à Bruxelles qui s’appelle l’atomium. J’ai longtemps cru que cela représentait un atome d’oxygène, cet oxygène qui me manque tant depuis ce jour-là… En fait, c’est un cristal de fer agrandi 165 milliards de fois. Mais pour moi, ce sera toujours une molécule d’oxygène. J’y crois dur comme fer !

 

 

Jehanne Sosson

 

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