Paris ce n’est plus une blonde

D’un coup, je me suis mise à espérer que tous les solitaires, les isolés, les « sans-autres » aient un bistrot d’attache. Un lieu où retrouver leurs semblables. Des « comme eux » à qui parler. Et qu’importe si les propos sont de « café du Commerce », du moment que peut se partager la désolation, la déréliction. Qu’importe !

« Ca va, M’man ? »

« Ben… »

Sidérée, comme en janvier ! Quand les deux caissières d’Aldi parlaient de morts, de tuerie et qu’il a fallu, le temps de rentrer chez soi, réaliser ce qui s’était passé. Le temps d’allumer la radio. D’apprendre l’abomination. Le temps de voir – sans les regarder – les images. Le sang, les corps, le sable (ou la sciure) pour éponger tout ça. Les images qui s’impriment au-delà de toute volonté, de tout désir, là, derrière nos fronts. Ces images prédatrices qui nous poursuivent.

C’est le mal qui nous poursuit. Qui nous obscurcit. « Je vois Satan tomber comme l’éclair ». Comme l’éclair, oui !

« J’avais envie de t’entendre… ». L’aîné est loin. « Tu veux un bol de soupe à l’oignon ? ». Le cadet est plus près.

Déjà qu’on n’avait pas besoin de ça. Les têtes baissées à la caisse des supermarchés, les yeux rivés aux pointes des souliers, les files où – blêmes – se faufilent les absents – morts ou malades -, les « bonjours » flottants, perdus par-dessus des traits tirés, les gaz d’échappement, les chiens des gens qui n’ont pas de maison, les caddies de ceux qui n’ont pas de sous, les sirènes qui hurlent, les avions qui vrombissent et ceux qui tombent, les ours blancs déboussolés, les éléphants « dessoudés ». Les contours qui s’estompent, les repères qui fondent.

On n’avait pas besoin de ça. Le « malheur indifférent » nous suffisait. Qui, déjà, nous appesantissait, nous retournait, nous bleuissait l’âme. On n’avait pas besoin de ça. Pas besoin de ces êtres sans vie, tirés en plein vol. Aux larmes, citoyens ! Pleurez, bonnes gens, dieu n’a pas reconnu les siens. « Cla a éclaté en sanglots quand elle a vu les gens qui fuyaient… J’ai éteint la télé ! ». Ce moment où tu reconnais tes enfants, où les yeux te piquent, où tu te dis que tu n’as pas tout loupé, qu’ils ne sont pas devenus des salauds. Qu’au pire, ils se démerdent avec ce que les puissants leur laissent de cacahuètes. Il devait y en avoir de pareils sous l’amas d’êtres sans vie. Des fils et des filles de mères.

Et voilà qu’ils nous promettent la revanche. L’ombre des potences. Le sillage des missiles. Charles de Gaulle au mouillage en Méditerranée orientale. Debout sur la frontière… la troupe altière… Et, comme à Paris… le massacre d’innocents… Et, déjà, la dispute : de gauche, de droite, des anciens, des modernes. Surtout, ne nous entendons pas, ces pauvres gens ne nous comprendraient pas !

Il va nous en falloir des airbags de convivialité, de souci de l’autre, de respect pour éviter de nous fracasser le crâne aux pare-brise de la cruauté.

 

Arlette Michaux

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