Père Noël un jour, Père Noël toujours

L’année dernière, j’étais Père Noël. A tout prendre, j’aimais mieux. Même si répondre aux demandes ou questions des mômes, ce n’était pas toujours facile, ni drôle d’ailleurs (« Pourquoi l’an passé tu m’as pas amené le fusil d’assaut que je t’avais demandé ? » ; « C’est qui le chef dans les trois pères Noël devant le magasin ? C’est toi ? » … J’en passe et des meilleures).

Cette année, je suis Joseph. Dans la crèche vivante qu’ils ont décidé de monter au centre de la galerie commerçante.

Une drôle d’idée, il faut bien le dire. Je leur ai dit, moi, quand ils m’ont embauché : c’est un job dangereux ! Sachant qu’on ne peut plus mettre de crèches dans les administrations ; qu’on ne peut plus dire « Marché de Noël », c’est devenu les « Plaisirs d’hiver » ; qu’on ne dit plus « congés de Noël » mais « de fin d’année ». Parce que cela pourrait heurter, paraît-il… Tiens donc… Heurter qui ? Quand c’est la fête de l’Aïd, on dit la fête de l’Aïd. Et Hanouka, même chose. Ben moi, ça heurte ma sensibilité religieuse… J’ai le droit, non ? Mais tout le monde s’en fiche. Je sais bien.

En tous cas, à ce tarif-là, une crèche, dans un centre commercial, c’est de la provocation, non ? Des fois qu’un fanatique y trouverait à redire. Franchement, par les temps qui courent, je risque ma peau dans cette aventure ! Mais bon, c’est bien payé. Mieux que Père Noël sur le trottoir en tous cas. Et comme ma carrière d’acteur n’a jamais vraiment décollé (soyons francs) et qu’il faut bien payer le loyer…

Une crèche vivante en plus ! Je trouve cela totalement ringard. Quand j’étais petit, il paraît que j’ai fait Jésus durant trois ans dans l’église de mon village. Il n’y avait pas d’autre nouveau-né, alors on m’a gardé. Il fallait qu’ils aient une sacrée foi, les paroissiens, pour croire que je venais de naître alors qu’à la fin je me levais tout seul de la crèche et que ma mère – qui jouait la Sainte Vierge –  devait me courir après. Mais ça, c’était il y a trente ans.

Enfin, il paraît que c’est justement cela qui constitue un bon coup de communication, le fait qu’on soit «en live ».

Le problème, c’est que c’est statique, très statique, comme rôle…  Et muet.

Ca fait deux jours que je suis là, debout, appuyé sur un grand bâton, huit heures d’affilée, à ne rien faire, sauf regarder le poupon tout rose qui dort dans la crèche, avec un air faussement béat de père comblé… Tu parles. Encore un rôle bien éloigné de ce qu’est ma vie. J’aimerais bien avoir un môme. Mais pour cela, il faudrait d’abord une femme. A priori.

Hier, la Sainte Vierge, elle était moche à crever. Une erreur de casting évidente. Petite, boulotte, avec des lunettes qu’elle refusait d’enlever. Elle tirait la gueule en plus.

Je me suis ennuyé grave.

La seule distraction consistait à tendre l’oreille et écouter ce que disaient les gens qui s’arrêtaient devant la crèche. Beaucoup de banalités, de soucis très concrets portant sur les cadeaux à trouver, le menu du réveillon, etc.

Hormis un moment de grâce, où j’ai perçu combien j’étais un personnage contesté. Et ça, j’aime bien !

  • Yep, dis m’man, c’est qui le mec à droite ?
  • Voyons Guillaume, c’est Saint Joseph !
  • C’est le paternel à Jésus ?
  • Enfin non. C’est le mari de Marie.
  • Ben c’est le père à Jésus alors.
  • Disons que c’est un peu plus compliqué que cela…
  • Waow, elle l’a trompé alors ?
  • Mais enfin pas du tout ! Elle ne l’a absolument pas trompé. Elle était toujours vierge, je te rappelle.
  • Vierge après un accouchement… Tu gobes ça, toi ? C’est gros comme une maison…
  • J’ai la foi.
  • Ça craint, si tu veux mon avis.
  • Je ne te l’ai pas demandé…
  • Mais le mec, donc, là, Joseph… (l’ado boutonneux avec une casquette de base-ball plantée, penne en arrière, sur le sommet de son crâne me pointait du doigt), c’est qui par rapport au moufflet ? Son beau-père, si c’est juste le mari de sa mère…
  • Non, légalement c’est son père. Enfin, légalement, ce n’est peut-être pas le bon mot. Disons qu’il est considéré comme son père dans la société de l’époque.
  • Ah… Le type, il est marié mais sa femme est vierge, il a rien à voir avec le moutard dont elle accouche, mais il assume. La classe…

J’ai rougi : je trouvais ça plutôt flatteur. Marie, elle, ne bronchait pas. On aurait dit qu’elle était en marbre.

Bon, à part cet intermède intéressant et, de temps en temps, les cris du vrai bébé (cela va de soi), je me suis ennuyé ferme.

Mais aujourd’hui, heureusement, ils ont changé la Sainte Vierge. Il paraît que l’autre est tombée malade. Quelle chance ! Ils ont trouvé une remplaçante au pied levé.

Elle est ravissante. Toute menue. Mignonne à croquer. Une peau mate un peu bronzée, des yeux en amande, des cheveux noirs de geai… Tout ce que j’aime…

On a commencé à s’échanger un regard, puis deux, puis plus encore. Elle baissait les yeux avec une grâce charmante quand elle y sentait trop de feu… Il y a une heure, elle m’a souri. On ne se disait rien mais on se comprenait. À un moment, elle a pris le bébé qui pleurait dans ses bras. Elle l’a bercé doucement et il s’est tu. Et je me suis dit que j’aimerais, moi aussi, me lover contre ce corps fragile et ferme à la fois.

Je nous ai imaginés parents tous les deux d’un admirable bébé, plus beau que celui-là, cela va de soi. Un couple comblé par une maternité, une vraie. Une mère qui ne serait pas vierge, ça non, je vous le promets ; un père qui serait, sans doute aucun, à la fois géniteur, mari et père spirituel. La sainte trinité paternelle réunie comme il se doit en une seule et même personne : moi ! On formerait un couple du tonnerre qui, à la banale question « Vous vous êtes rencontrés comment ? », aurait une réponse d’une imbattable originalité : « Elle était la Sainte Vierge, moins le Saint Joseph dans la crèche du centre commercial de La Louvanière en 2016. » Ça en boucherait, des coins ! Plus personne n’oserait nous raconter avoir fait connaissance de son alter ego sur les bancs de l’école après ça.

C’est à ce moment-là que j’ai vu arriver, du fond de la galerie, deux grands barbus en djellabas, un vieux et un jeune, qui avaient l’air franchement pas commodes du tout. Ils ont foncé droit sur nous. J’avais même le sentiment que c’était plus précisément sur moi.

Jésus, Marie, Joseph, me suis-je dit (c’était très à propos…), je vais me faire buter. Je l’avais dit qu’on allait en fâcher certains ; c’était couru. Et c’est moi qui vais morfler pour leur idée de com à la c…  .

J’ai vu ma dernière heure arriver. Je m’attendais à un « Allah akbar » sonore suivi d’une rafale,  ou d’un couteau qui me trancherait la gorge.

Mais c’est vers elle qu’ils se sont dirigés.

  • Aïcha, qu’est-ce que tu fais dans cette tenue ? Tu rentres à la maison. Immédiatement, a hurlé le plus âgé.

Ils l’ont littéralement soulevée de terre en la prenant chacun par un bras et ils l’ont emmenée.

Elle s’est laissé faire. Elle n’a pas bronché, résignée.

J’ai toutefois entendu qu’avant de franchir les doubles portes de la galerie, elle criait avec une force incroyable « 06 22667483 ». Ou « 06 23663487 ».

Je ne sais plus très bien.

Le problème, c’est qu’un Saint Joseph, ça n’a pas de calepin sur lui. Et que j’ai une mémoire de pinson.

L’année prochaine, juré, je choisis Père Noël.

Jehanne Sosson

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