Permis de sève

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A la mi-février, les Romains célébraient les Lupercales qui ouvraient le printemps. Les jeunes gens de la Ville couraient tout nus par les ruelles en se flagellant, tandis que les demoiselles se pressaient sur leur passage pour émoustiller leur fertilité (on sait que le fouet, comme une bonne fessée, peut avoir des conséquences charmantes…). Bien entendu, l’Eglise, qui connaît mieux que d’autres l’art d’accommoder les restes, a récupéré l’événement, suggérant que tous les 14 février, les amoureux, au cœur pur et aux intentions honnêtes, s’abîment dans le souvenir de saint Valentin de Terni.

Qui était donc ce patron des amoureux aux pieds duquel les célibataires étaient priés de déposer leurs sentiments? Un prêtre chrétien qui avait eu l’heur de déplaire à Claude II le Gothique. Alors que l’empereur voulait combattre les Goths avec le maximum de recrues, Valentin mariait les jeunes couples à la grosse louche. Et comme chacun sait que l’Eglise a toujours enseigné Faites l’amour, pas la guerre, l’armée romaine manquait un peu de consistance. D’où la vindicte impériale et l’exécution de l’insolent.

Voilà pour l’arrière-plan historique de notre Saint Valentin. De nos jours, le martyr est totalement oublié, mais la nouvelle religion du marketing a fait main basse sur un nom dépourvu de copyright. Nous assistons dès lors à une superproduction: les petits cœurs écarlates que l’on nous ressert à toutes les sauces et qui sont censés symboliser l’amour moderne. Non, non, rassurez-vous: pour une fois, les tenants de l’éros et de l’agapè ont trouvé un terrain d’entente et ne se disputent plus pour savoir quel cadeau offrir à l’objet de leur tendresse: un préservatif ou un bouquet de fleurs. Le cœur stylisé est devenu le logo universel.

Eh bien! moi, cela me dérange. D’abord, pourquoi faut-il déclarer son amour à une date précise? Ce genre d’émotion de masse ressemble furieusement aux légions de Claude II le Gothique. Prrrésentez…Arrrrmes! Feu (ou Flèches!)! Et tous ensemble, on défonce l’adversaire dans la grande fièvre érotique du corps à corps sanglant. Ensuite (bien que cette émotion si fréquente – et si rare dans sa qualité – soit antérieure, paraît-il. Bref vous me comprenez), pourquoi doit-on être amoureux? Les jeunes gens des Lupercales n’avaient certainement pas lu Le Grand Meaulnes. Ils se contentaient de battre le rappel du printemps et de se laisser aller à la montée de sève qui annonçait la fabrication des futurs soldats. A-t-on pensé à tous ceux qui, le 14 février, ont le cœur vide ou qui viennent d’encaisser une tragique dégelée? La Saint-Valentin est du sentiment tarifé par les médias et qui peut agir comme un tournevis dans une plaie béante. Enfin – oserais-je dire – l’amour a une fin. Non pas une fin en soi, mais un terminus. Bien sûr, la passion des débuts se transforme parfois en vibration mystique à la Thérèse d’Avila. Tout le monde cependant est d’accord pour constater que le phénomène évolue. Le prince de Ligne ne disait-il pas: En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants ; c’est pourquoi on trouve du plaisir à recommencer souvent? Alors est-il vraiment indispensable de marquer cette fluctuation quantique par des cérémonies qui, pareilles à la musique de Léopold II, sont des tintamarres fort coûteux? D’autant plus que les délices de l’amour donnent bien plus de frissons quand ils sont le secret de deux personnes qui peuvent ainsi s’évader de notre vallée de larmes, ne fût-ce que pour se bercer d’illusions.

Et si l’on examine les âmes avec le cerveau réfrigérant d’Emmanuel Kant, la Saint Valentin ne serait-elle pas plutôt la fête des timides, ceux qui attendent une sorte de planification étatique pour faire leur déclaration? En espérant que le passage du Rubicon passe inaperçu, sauf de la Dulcinée ou du Roméo (et souvent avec l’inavouable vertige de l’échec !!!). Les vrais amoureux n’ont pas besoin de trépigner jusqu’au 14 février pour s’abandonner à des extases mutuelles.

Au moins du temps des Lupercales, on ne craignait pas d’observer que le Roi était nu!

 

Olivier de Trazegnies

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